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Le tour de cou, exercice de style

12 octobre 2016

(Autres articles de ma série sur les vêtements et accessoires : la cravate, la casquette, le jeans troué).

 

C’est manifestement la mode chez les femmes du collier « tour de cou », aussi appelé « ras du cou », un collier qui comme son nom l’indique reste à la base du cou sans descendre en dessous des clavicules. On en voit de plus en plus à Paris.

Je suis toujours un peu perplexe devant ces modes qui éclosent soudain. Je me demande toujours qui appuie sur le bouton fatidique pour que ça parte, pour que ça prenne dans la population. J’imagine que c’est collectif, mais ça doit reposer sur peu de paires d’épaules et de clavicules. Quelques grand-e-s couturier-e-s qui en casent quelques uns sur leurs modèles lors d’une collection particulière, avec ou sans concertation, puis les éditeurices (cherchez pas, c’est de l’épicène) de magazines de mode genre Vogue emboîtent le pas et tartinent que c’est le « it-accessoire de cet hiver » – oui ça parle comme ça un-e éditeurice de Vogue – et on est partis. Après tout pourquoi pas.

Comme je passe mon temps à avoir des opinions politiques sur tout, puisque tout est politique, c’est l’occasion du petit exercice de style suivant. Deux articles de presse qui pourraient être écrits sur le sujet.


La mode du « tour de cou » : la dernière mode sexiste !

 

Vous l’aurez peut-être constaté si vous observez la manière dont les femmes subissent les diktats de l’apparence dans notre société, une mode est en train de voir le jour ces temps-ci : celle du collier « tour de cou » ou « ras du cou ».

 Au-delà du simple constat de l’inutilité de ces accessoires qu’on achète par milliers pour les jeter aussitôt lorsque la mode sera passée à autre chose, celui-ci mérite qu’on s’y arrête quelques instants pour ce qu’il représente de plus abject pour l’émancipation des femmes. En effet, il ne vous aura pas échappé que ce collier enserre le cou de la femme qui le porte comme pour l’étouffer, la renvoyer à sa fragilité, à sa faiblesse, et donner le signe qu’en se parant ainsi pour plaire – aux hommes, naturellement – elle fait la preuve de son infériorité.

 D’ailleurs, ces colliers s’appellent en anglais « choker » (et rien à voir avec l’ennemi juré de Fledermausmann, le Batman allemand), littéralement l’étouffeur ! Fait-on plus cynique ? Cette mode lancée bien entendu par des couturiers et des éditeurs mâles blancs riches dans leur tour d’ivoire est donc une insulte faite à toutes les femmes.

 Enfin, certains colliers de ce genre poussent le vice jusqu’à comporter une petite perle, un petit médaillon voire une petite clochette sur le devant, allusion à peine voilée aux colliers… d’animaux domestiques comme le chat, le chien, ou au joug des vaches ! La femme est donc rabaissée à un rang d’animal, à disposition de son homme, belle et docile, et rien de plus. Pas étonnant dès lors qu’on retrouve souvent ces colliers dans les accessoires du milieu sado-masochiste, friand de violences et d’humiliation.


La mode du « tour de cou » : enfin du progrès !

 

Ces temps-ci, de plus en plus de femmes abandonnent les colliers longs classiques pour porter des « tours de cou ». Ce choix est un bon signe à deux niveaux.

 Premièrement, il faut revenir à la signification du collier long traditionnel. Le collier long avec pendentif est à l’origine un accessoire clairement destiné à mettre en valeur la poitrine de la femme qui le porte. La longueur la plus courante à une période donnée est justement celle du décolleté en usage à cette période, et le pendentif ou médaillon vient se poser sur le creux juste au-dessus de la poitrine devinée de la femme. Ces colliers sont donc un instrument clair de sexualisation de la femme, ce qui n’est guère étonnant lorsqu’on sait que la corporation des orfèvres était presque exclusivement masculine.

 Passer au « tour de cou », c’est donc éloigner le regard des hommes de la poitrine comme caractère sexuel secondaire de la femme, c’est donc diminuer sa sexualisation. À une époque où un potentiel futur président des États-Unis peut espérer gagner son élection malgré des propos faisant l’apologie de l’agression sexuelle révélés au grand jour, voilà qui semble salutaire, quoi qu’évidemment bien insuffisant.

 Deuxièmement, et suite logique de ce qui précède, c’est qu’il y a donc un marché pour des bijoux et des accessoires plus respectueux de l’image de la femme, ce qui peut inciter d’autres améliorations : hauteur et finesse des talons, fentes trop hautes dans les jupes et les robes, ou tout ce qui réduit la femme à ses caractères sexuels secondaires et tertiaires. Et cette mode est forcément lancée par un certain nombre d’hommes, car le milieu de la mode reste encore très masculin. Il est donc possible que des hommes donnent aux femmes un choix de l’esthétique sans les réduire au rang d’objets sexuels, et ça fait du bien, de temps en temps.

 Enfin, à une période où les politiques de tout bord veulent à tout prix dire aux femmes ce qu’elles doivent porter, si elles doivent se voiler, se dévoiler, où et quand, il est bon d’en voir qui réagissent en disant en substance « mes yeux sont là-haut, merci bien ! » et ne s’en laissent pas compter.


 

Exercice de style appelant une démonstration. Oui, tout est politique. Mais tout est aussi compliqué. Pas grand-chose n’est complètement blanc ou complètement noir. Tout est très gris, comme le dit si bien Jacques Brel en Don Quichotte : « Tu es trop gris, tu es trop laid, abominable monde ! »

Tout est gris, mais il est plus facile de peindre tout en blanc ou en noir qu’en nuances. Il est donc très facile de choisir d’abord son avis, son opinion, sa thèse, puis de ciseler autour les arguments qui les feront tenir. C’est bien plus facile que de faire un travail d’investigation, de recueil d’informations, de reconstituer un historique, et de retenir tout autant les faits qui infirment notre hypothèse que ceux qui la confirment. Après, on reste libre d’avoir l’opinion qu’on veut sur ce qu’on veut. Mais qu’on ne veuille pas la faire passer pour vérité absolue, pour toute blanche ou toute noire, car il n’y a que du gris.

Et moi, ben en fait je trouve ça plutôt joli les tours de cou. Voilà.

Mais je vais devoir vous laisser, il me semble voir approcher les prémisses d’une mode du pantalon en skaï, voire en cuir verni, là vous allez m’entendre !

 

 

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5 commentaires
  1. Poliapof permalink

    Deux petites remarques concernant le manichéisme des gens.

    Oui, nous avons une forte propension à classer binairement les choses / comportements / personnes. Je crois avoir lu un article d’un psychologue qui expliquait que la classification rapide, à l’origine aussi des préjugés, est inhérente à notre développement mental, sans lequel il serait quasiment impossible dès le plus jeune âge à classifier les personnes et les objets. Sans réflexion poussée, nous avons donc une forte tendance à s’y laisser piéger. Néanmoins, je crois en une autre force, toujours là bien que plus ou moins importante suivant les gens, celle de vouloir faire chier. On a tous régulièrement envie de contredire son interlocuteur et d’y trouver des argument opposés, alors même qu’on est globalement d’accord avec lui. Sans que cela soit forcément le but, ça fait réfléchir. Tu remarqueras que c’est à peu près ce que je fais en ce moment.

    Deuxièmement, si on raisonne d’un point de vue statistique globale, cela change-t-il quelque chose ? Je ne te ferais pas l’affront de te rappeler le théorème de la limite centrale, selon lequel (prétérition en vue) si l’on prend un ensemble de variables indépendantes identiquement distribuées, les moments statistiques tendent invariablement vers ceux d’une gaussienne pour une taille de population suffisamment grande. En particulier, que l’on prenne des variables pouvant prendre n’importe quelle valeur entre 0 et 1, ou des variables ne pouvant prendre comme valeur que 0 et 1, on tend vers la même distribution. Si on extrapole malhonnêtement à un population humaine forcément bien plus complexe, cela tendrait à dire que son comportement global serait le même que les gens aient tous une pensée manichéenne ou nuancée. Après, ça reste un raisonnement au niveau global, individuellement, ça fait surtout des connards.

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