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De la forme des visières de casquette

17 août 2015

(Autres articles de ma série sur les vêtements et accessoires : les jeans troués, le tour de cou, la cravate)

Quand j’avais dix ans, il y a bien longtemps, vers 1995, à l’âge où l’on veut absolument se fondre dans le moule et ressembler aux autres – tandis qu’à l’âge adulte on aspire en vain à être spécial et remarquable, ironie du temps qui passe – il y avait des conventions à suivre pour quasiment tout, sous peine de ridicule et de railleries, peines capitales de la cruelle enfance. Il y avait par exemple une convention pour le port d’une casquette. Il était certes recommandé de la porter devant-derrière, mais ce n’était pas lourdement sanctionné, et ça avait même une connotation « caille-ra » qui rendait ça facultatif.

Mais il était impensable de porter une casquette avec une visière plate. C’était le comble du mauvais goût, de la ringardise, du ridicule. Dès lors, lorsqu’on achetait ou obtenait une casquette, la toute première chose à faire était de « faire » sa visière. On la prenait à deux mains et on l’enroulait pour que, de face, elle prenne la forme d’un quasi demi-cercle. Il me semble que c’était un mimétisme des « baseball caps » américaines, portées très pliées de cette manière outre-Atlantique (en tout cas à cette époque).

J’ai ainsi traîné avec moi jusqu’à l’âge adulte cette habitude, par conditionnement grégaire, de plier la visière de mes casquettes. On peut trouver qu’ainsi elle protège mieux les yeux du soleil sur les côtés, ou toute autre rationalisation commode, mais c’est en réalité uniquement une question de mode. Et plus qu’une mode, dès lors que l’existence d’une sanction de l’inobservation est intériorisée, une opinio juris pour faire pompeux, ça s’apparente à une coutume, plus stable à l’esprit qu’une simple mode. De là vient que si vous me voyez aujourd’hui porter une casquette, elle aura la visière pliée en demi-cercle, aussi loin que j’aie pu pousser l’analyse critique du phénomène.

De nos jours, la mode est toute autre. Les jeunes ont adopté depuis trois ou quatre ans, à ma connaissance en France, le port de la casquette avec visière parfaitement plate, telle que vendue en général au départ. De plus, s’est ajoutée à cela l’exigence de conserver au milieu du dessus de la visière, bien en évidence, l’autocollant métallisé de la marque qui y figure. Y a-t-il toujours figuré ? Je l’ignore. Toujours est-il qu’un gamin de dix ans portant sa casquette de cette façon dans mon enfance serait passé pour le plus grotesque des clowns, et le couperet des quolibets lui serait tombé dessus comme la petite vérole sur le bas clergé breton.

Cette nouvelle mode a-t-elle moins de valeur que l’ancienne ? Non. Tout au plus peut-on supposer que la présence de l’étiquette et l’état intact de la casquette semblent indiquer qu’il faut afficher qu’on vient d’acheter sa casquette, donc sa capacité financière. Au surplus, il me semble, mais je peux me tromper, que cette mode est liée au milieu du basket-ball américain, tandis que l’ancienne était liée au base-ball.

Ce n’est pas anodin. Le base-ball est historiquement largement un sport « blanc ». La fascination des années 90 s’exerçait donc à ce titre sur un rêve américain « blanc », même si les résultats de NBA étaient déjà suivis et les t-shirts des Bulls de Chicago pléthore. Mais les casquettes des Bulls ou des Lakers se portaient pliées, suivant la mode « blanche » du base-ball. Après recherche, il semble d’ailleurs que les joueurs de base-ball cherchent bel et bien dans cette forme une protection latérale contre le soleil, ainsi qu’à masquer leur regard pour bluffer lorsqu’ils lancent la balle. Aujourd’hui, il semble que ce soit directement le basket-ball américain qui dicte cette mode, or il est un sport largement « noir », dans l’histoire récente. La substitution à un code dicté par un sport « blanc » d’un code dicté par un sport « noir » est-elle pour autant progressiste ? Pas nécessairement. Ça reste le rêve américain du progrès social par le sport, porté par des athlètes « noirs » millionnaires, qui occulte les inégalités sociales extrêmes qui survivent plus de 50 ans après l’émancipation des « noirs ». C’est un progrès tout relatif, comme celui constitué par le succès immense de chanteuses « noires » qui mettent expressément et quasi exclusivement leur « cul » en avant comme argument de vente, de manière assumée y compris dans leurs paroles.

Après recherche, si mon intuition sur le sens de l’étiquette sur la visière est la bonne, c’est apparemment du côté du milieu « gangsta », puis du milieu hip-hop collé à ses basques, qu’il faut la rechercher, l’ostension ayant toujours été leur fonds de commerce. C’est de ces milieux, principalement « noirs » encore une fois, qu’ils ont essaimé vers le basket-ball et la nouvelle génération, particulièrement en Californie au début, vers 2009, semble-t-il.

Dernier point. Cette nouvelle mode fera-t-elle, comme la précédente pour les gens de ma génération, coutume elle aussi ? À l’heure croissante du zapping et des « breaking news », une mode peut-elle imprégner une génération d’enfants suffisamment longtemps pour générer une opinio juris ? L’accès croissant à internet, où de nombreux modes de vie divergents s’expriment, donc de nombreuses modes alternatives, celle-ci peut-elle être assez forte pour cela ? Il semblerait que oui.

Il doit y avoir quelque chose avec les couvre-chefs, depuis qu’on s’en est débarrassé dans les années 60, qui fait que les rares que l’on porte doivent malgré tout obéir à des codes stricts. J’ai donc observé, ces derniers mois, plusieurs adultes « noirs », plus âgés que moi, la quarantaine ou la cinquantaine, n’ayant donc pas intégré la coutume « so 90s » de la casquette à visière pliée, portant avec leurs enfants ou sans eux une casquette à visière plate et étiquette. C’est donc qu’ils ont intégré, probablement par le truchement de leurs enfants ou d’enfants de leur entourage, la nouvelle coutume.

J’observe désormais attentivement les casquettes. Verrai-je des « blancs » à casquette plate et étiquette ? Jeunes ou vieux ? Des jeunes, « blancs » ou « noirs », de 10 ans à casquette pliée ? Sans doute, mais statistiquement pas significatifs, à mon avis. L’opinio juris est une arme puissante, car elle se construit inconsciemment.

Le milieu de la pétanque pourra-t-il, dans 15 ans, lancer la prochaine mode en relançant la casquette du titi parisien ou le béret ? Non, les modes doivent venir d’outre-Atlantique, c’est la télé qui le dit.

NB : les termes « blanc » et « noir » sont toujours entre guillemets pour la multitude de réalités qu’ils peuvent recouvrir.

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From → Mode(s), Vrac

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