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L’énigme des jeans troués

15 avril 2015

(Autres articles de ma série sur les vêtements et accessoires : la casquette, la cravate, le tour de cou).

Depuis quelques mois, à Paris, mais probablement ailleurs aussi, on voit fleurir des jeans troués. Quasi exclusivement portés par des femmes. Étant moi-même partagé jusqu’à la schizophrénie entre un côté utilitariste à l’allemande et un amour de l’esthétique dans la mode quand il s’en trouve, le jeans troué est une vraie énigme pour moi.

L’esthétique est affaire de subjectivité. On trouve beau ce que le voisin trouve laid. Néanmoins, la philosophie et la psychologie ont, il me semble, dégagé des traits généraux du beau et de ce qui peut prétendre à cette qualification. J’imagine que les femmes qui portent des jeans troués doivent trouver ça beau, quelque part.

Il n’y a pas trente-six solutions : soit elles trouvent ça beau (de cheval) ; soit elles trouvent ça moche et les portent pour contrer la notion même qu’il faudrait s’habiller avec esthétisme, mais ce serait présupposer une quantité d’anticonformisme qui n’est pas si distribuée dans la population, et bien souvent le reste de l’apparence est très travaillé ; soit elles ne se posent même pas la question, elles l’achètent « parce que c’est à la mode », et c’est probablement le plus grave ; comme je suis d’un optimisme débordant ces temps-ci, ça ne surprendra personne que ce troisième choix soit mon hypothèse de travail.

On peut estimer qu’un vêtement dégradé soit en général considéré comme moins beau qu’un vêtement neuf, abouti, achevé. Si le vêtement dégradé est considéré comme plus beau, ou en tout cas comme plus souhaitable, plus prestigieux, plus propice à revêtir d’une certaine aura son porteur, c’est que la dégradation revêt elle-même un certain prestige, un sens valorisé par le porteur et par une large part des spectateurs.

Quel est ce sens dans le cas du jeans troué ? Le jeans est à l’origine le pantalon du cow-boy. Jeans est la déformation du nom de la ville de Gênes en Italie, d’où venait une part du tissu utilisé pour leur confection. Une autre part de ce tissu venait… de Nîmes ! D’où le nom spécifique du tissu, le denim. Ça ne répond pas à notre question. Je ne suis pas historien de la mode, même si ça m’amuserait beaucoup, donc je ne sais pas quand on a commencé à porter des jeans dans la société, et encore moins quand on a commencé à vendre des jeans déjà troués. Mais j’ai bien le droit de conjecturer.

Il me semble que l’apparition du jeans dans le grand public remonte environ aux années 60, avec la libéralisation de la tenue vestimentaire, et un certain prestige américain post-Guerre mondiale. C’est aussi la période où la femme a conquis le droit de porter des pantalons, donc des jeans. Le jeans a vite conquis une part de marché immense dans le pantalon décontracté du quotidien, hors travail de bureau, et encore.

Mais le jeans troué ? Il y a peut-être lieu de le rechercher dans la mouvance « grunge » de la fin des années 80. Le son de la musique grunge était volontairement saturé, donc dégradé, pour se marquer en décalage avec la culture pop un peu lissée représentant déjà le passé, les parents, les « nouveaux anciens ». La tenue vestimentaire était donc un peu dégradée elle aussi. Je me rends compte en écrivant ça que le punk est le prédécesseur immédiat du grunge dans cette optique, et que les punks portaient eux aussi probablement des jeans troués.

Punk et grunge, donc. Révolte contre l’ordre social, contre la culture unique un peu trop policée. Or, c’est bien connu, tout le monde est unanime pour critiquer la pensée unique ! Porter un jeans troué, ce serait donc se démarquer d’un code vestimentaire trop policé, uniforme. Mais ce n’est pas si simple. Pourquoi ? Parce qu’on achète désormais ces jeans troués à prix d’or, dans les boutiques de mode policées et uniformes qui jalonnent toutes les rues du monde dit « civilisé »…

Dans le punk ou le grunge, des enfants de bonne famille, souvent, des prolétaires aussi, parfois, détournaient la musique, les vêtements, plus largement la culture de leurs aînés, mais se servaient du matériau de base. On achetait donc un jeans normal, et on le déchirait, on y mettait des épingles à nourrice, on le transformait en short, etc. La dégradation était active et portait un message.

Quel est le degré de révolte et de dénonciation d’un ordre établi qu’atteint la personne qui aujourd’hui, en 2015, achète un jeans troué plus cher qu’un jeans en bon état, et le porte ? Proche du zéro. Or il faut bien que l’effet recherché se trouve là, puisqu’on a conclu que probablement la plupart de ces personnes ne trouvent pas le jeans troué intrinsèquement plus beau qu’un jeans intact. Finalement, en voulant suivre une mode fondée sur une idée d’anticonformisme et de révolte, mais en la dépouillant du geste actif qui lui donnait sa dimension de rébellion, ces personnes-là ne font-elles pas preuve justement d’un grave conformisme confinant à l’absence totale d’identité ?

En effet, si demain la mode revient aux jeans intacts, elles en reporteront. Question jeans, pourquoi ne pas mentionner aussi les jeans délavés ? L’immense majorité des jeans vendus ces temps-ci sont délavés sur le devant. C’est le même principe, même si le rappel est ici plus proche du cow-boy qui a tant bourlingué à cheval avec son jeans que celui-ci s’est usé et a perdu de sa couleur au contact des harnais. Mais dès lors que le jeans est acheté tel quel, quel intérêt ? Quel message ? Vous me direz, quelle obsession a-t-il avec le fait de faire passer un message ? Mais on fait toujours passer un message. On est sans cesse jugé, y compris sur son apparence, même si en principe ce n’est pas bien.

Un jeans acheté délavé, ça n’envoie qu’un message conformiste. Ce n’est pas en soi plus beau qu’un jeans uniformément teint, ni plus moche. Certains préfèreront l’un, d’autres préfèreront l’autre. Mais ça ne dit qu’une chose : c’est ce qu’on me propose à 90 % dans les magasins, c’est donc que ça doit être beau, en tout cas considéré comme beau dans la population. Je me soumets donc aux choix qu’on fait pour moi.

Tout ça pour un jeans troué ? Oui. Je me souviens d’une publicité qui passait du temps où je regardais encore la télé, il y a quelques années, où une mère de famille trouvait dans la chambre de sa fille un jeans troué, et le raccommodait illico. Passons sur le fait qu’il est inimaginable que c’eût été un père de famille qui s’occupe du raccommodage, même si dans ma famille c’est mon père qui cout et non ma mère. Toujours est-il que la fille revenait et roulait des yeux au ciel, expliquant à sa vieille mère que décidément elle n’y comprenait rien, que ce jeans était un vrai bijou, tout troué qu’il était.

Je ne sais absolument plus ce que cette publicité essayait de me vendre, ce qui me satisfait beaucoup et est la preuve de l’échec de la publicité sur un esprit sceptique, mais je me suis toujours identifié à la vieille mère. Si elle exprimait par là son conservatisme, l’opposé du conservatisme n’est pas toujours le progrès. L’inverse de stagner peut aussi être régresser. Acheter un jeans troué peut être bien plus réactionnaire que révolutionnaire.

Une prochaine fois nous parlerons peut-être des étiquettes qu’il faut absolument laisser collées sur les visières des casquettes, chez les jeunes de nos jours. Je ne vois pas pourquoi on continue à écrire de la fiction quand la réalité est si irréelle…

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4 commentaires
  1. Joëlle Gauci permalink

    Je suis de cet avis concernant le Jean troué. Suivre la mode mais avec discernement. Je n’aime pas les vêtements rayés. Ils me rappellent le temps des bagnards. Je n’en porterai pas.

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