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Così fan tutte : un sommet de la domination machiste

 

D’abord, une anecdote : ce matin j’étais à 9h30 au montage d’un stand à la Fête de l’Huma à La Courneuve, ensuite à 14h30 j’étais en manif contre les ordonnances travail dans le XIIIe arrondissement de Paris, et enfin à 19h30 j’allais voir Così fan tutte à l’opéra Garnier, dont la représentation avait été maintenue malgré la grève interprofessionnelle du jour. Et le tout, avec les mêmes pompes de sécurité pleines de terre et le même jeans dégueulasse. Des gens tiraient un peu la gueule à l’opéra, mais bon moi j’y viens comme je suis.

 

Un vieux mec blanc vient lire un communiqué. J’ai à peine un très léger espoir que ce soit en rapport avec le mouvement social du jour, mais c’est pour rendre hommage à l’oligarque Pierre Bergé qui vient récemment de casser sa pipe.

 

Così fan tutte commence.

 

Résumé du premier acte : deux jeunes hommes sûrs de l’amour de leurs fiancées finissent par en douter à cause des diatribes sexistes de leur vieux nul de mentor sexiste ; le reste de l’acte, ils se déguisent et, aidés et poussés par leur mentor et par la servante, chacun tente à tout prix d’obtenir les faveurs de la fiancée de l’autre par violence, contrainte, menace et surprise, soit le grand chelem de la définition légale de l’agression sexuelle voire du viol, le tout pour montrer en principe à leur mentor que leurs fiancées resteront fidèles. Les deux femmes – deux sœurs – sont donc tourmentées tout du long par trois hommes et la servante infemme, et ces quatre dernier-e-s passent tout l’acte en aparté à dire à quel point illes se poilent et comme c’est marrant cette tentative incessante d’agression sexuelle : les deux jeunes hommes parce qu’ils sont persuadés que ça va échouer et qu’ils vont gagner leur pari (oui, ils ont parié là-dessus, parce qu’évidemment) ; le vieux macho et la servante parce qu’illes sont persuadé-e-s que ça va réussir, parce que les femmes sont toutes inconstantes, c’est dans leur nature, haha. Le vieux sexiste en particulier est mort de rire du début à la fin. C’est très très malsain. On devrait compter combien de fois les deux jeunes femmes disent « Non » de telle ou telle manière, et combien de fois ce n’est pas respecté (un indice : c’est deux fois le même nombre). Despina la servante chante en gros « nous les femmes nous ne pouvons êtres constantes et nous devons butiner l’amour et choisir ce qui nous plait, comme le font de toute façon les hommes », mais en réalité il ne s’agit pas de choisir ce qui leur plait, mais se soumettre à tous les hommes qui les convoitent.

 

Deuxième partie.

On réunit les deux sœurs et leurs séducteurs putatifs, qu’elles ont déjà éconduits maintes fois, pour qu’ils s’amusent. Comme ils ne trouvent pas quoi leur dire, Alfonso, ce vieux réac macho qui a dû mal digérer une éconduction vu sa haine des femmes, Alfonso donc parle à leur place et sert des mièvreries censées désamorcer le refus. Et comme elles ne trouvent pas quoi répondre, car elles n’étaient pas demandeuses de cette rencontre au départ, c’est Despina qui parle à leur place à elles, en disant que tout va bien, le passé est le passé, allons nous promener ensemble et badiner. C’est vrai, les laisser parler elles-mêmes, c’était encore leur laisser un peu trop de liberté, même si on n’écoutait jamais ce qu’elles disaient…

 

Après de multiples refus, jamais respectés par les séducteurs, qui menacent de se donner la mort et font semblant de s’empoisonner, Dorabella finit par céder à son séducteur, Guglielmo, l’amant déguisé de Fiordiligi, la mise en scène le montrant soulevant la jupe de la jeune femme alors qu’elle ne lui a pas encore consenti. Si la fidélité de Dorabella semble avoir été assez fragile, à l’inverse celle de sa sœur tient bon malgré les lourdeurs du harcèlement à laquelle la soumet Ferrando, l’amant de Dorabella.

 

Les amis se retrouvent, et celui qui n’a pas été trompé, donc celui qui s’est tapé celle de l’autre, pavane et se fout de la gueule de son pote. Du coup, celui-ci parle aussitôt d’arracher le cœur de sa fiancée, puis se ravise parce qu’au fond il l’aime quand même. C’est en condensé le scénario de maints crimes « conjugaux », ces crimes que commettent des hommes en tuant des femmes parce qu’elles ne sont plus « la leur », souvent avec préméditation d’ailleurs, et souvent avec des armes et pas seulement « sous leurs coups » (voir cet article). Donc il aime encore sa Dorabella, mais il décide de se venger en se tapant Fiordiligi, qui rappelons-le lui a déjà dit non 20 000 fois. Et là encore, après mille chantages et menaces, il y parvient.

 

Ce sont des viols. Des faveurs sexuelles obtenues après avoir de manière répétée considéré « non » comme une réponse positive, ça s’appelle des viols. Oui la femme a fini par céder. Par violence. Par menace. Par ruse. Par chantage. Par découragement, par domination. Ce n’est pas du consentement. Des milliers de femmes sont violées chaque année après avoir « cédé » au bout de dizaines de refus. Parce qu’elles n’en pouvaient plus. Parce qu’elles ne savaient plus comment dire non pour être comprises. Parce qu’elles ne se sentaient plus assez fortes, ou assez soutenues, ou soutenues tout court. Ça n’en fait pas pour autant des consentements. Les stratagèmes utilisés par nos séducteurs d’opéra rappellent terriblement ceux qu’emploient chaque jour les harceleurs de rue : « Je veux juste un regard. Ne sois pas cruelle comme ça. Tu veux ma mort en m’ignorant ? Je suis amoureux de toi depuis que je t’ai vue. » Porcherie.

 

Et tout le monde se poile !

 

Ben oui, l’infidélité, c’est le fun ! Le harcèlement, c’est marrant ! L’agression sexuelle, quelle rigolade !

 

Chaque fois que ce gros nul d’Alfonso vient dire une belle crasse bien machiste, tout le monde se poile. Chaque fois que Despina montre à quel point elle a intégré l’injonction machiste en sortant un truc encore pire, tout le monde se poile. Chaque fois qu’une des deux pauvres victimes de cette machination sexiste est humiliée, publiquement, et se retrouve à se justifier piteusement d’une conduite qui lui a été arrachée et imposée et lui est en plus reprochée par ses bourreaux, tout le monde se poile. La nausée.

 

Un couplet essentialiste d’où est tiré le titre de l’œuvre : Così fan tutte, Elles font toutes comme ça, entendez elles trompent toutes leur homme, ces garces. Tout le monde se poile !

 

Et enfin, elles sont mises en demeure de se marier avec ceux qui les ont violées, grâce à la complicité de cette infemme Despina, pour immédiatement qu’on leur révèle toute la chose et qu’on les somme de s’expliquer. Et jamais, au grand jamais, on n’aborde même la question que nos deux sales mecs ont chacun eux aussi séduit une autre femme que leur fiancée et ont couché avec. Jamais ! Ça c’est normal. C’est plus que normal, ça ne mérite pas d’être mentionné. Si ces deux sombres idiots avaient juste eu un peu plus de confiance en leurs fiancées, donc également en eux-mêmes et en l’amour qu’ils pouvaient leur inspirer, ils les auraient laissées tranquilles au lieu de les soumettre à cette torture psychologique. Oui, elles ont fini par être infidèles. Mais par un harcèlement de tous les instants, et sans aucune initiative de leur part. On leur a collé deux mecs dans les pattes et on a tout essayé comme jeux mentaux pour qu’elles cèdent. Elles n’étaient pas demandeuses, pas volontaires. Et elles sortent de cette œuvre comme les grandes pécheresses, porteuses de tout le tort, dans une vision essentialiste. Les mecs, ils ont été infidèles aussi, tous les deux. Mais volontairement. Pour régler un pari avec un autre mec. Par jeu ! Et ils y sont allés. Et ils se sont baignés dans la fange de leur infidélité, dans l’abjection de leur séduction, en se poilant bien, juste pour marquer un point, juste pour cinquante sequins.

Et tout le monde s’en fout !

Et tout le monde se poile !!!

 

Bref, j’ai failli vomir. Bien sûr la musique est jolie, c’est du Mozart ! Bien sûr le chant est beau, ce sont des professionnel-les ! Mais tout comme je ne peux plus apprécier des œuvres d’un Polanski, d’un Lennon, d’un Bill Murray, ou de beaucoup d’autres de par les violences sexistes qu’ils ont pu commettre (et il y en a beaucoup, la liste est très longue, elle fait mal mais c’est ainsi, beaucoup d’hommes sont de violents machos, je vous conseille cette BD), là, le fond m’a totalement gâché l’œuvre, et la forme n’y a rien pu, en plus la mise en scène était sans décors ni accessoires, et avec un concept de danseuses et de danseurs doublant les chanteuses et chanteurs que je n’ai pas compris – évidemment les danseuses devant exécuter mille cabrioles et se trémousser dans des talons hauts de 10 cm, les danseurs dans de belles chaussures plates de danse…

 

Pour la première fois à l’opéra, je suis parti dès la tombée du rideau, parce que j’étais juste soulagé en fait. Je ne suis pas resté pour applaudir, même si évidemment je n’ai rien à reprocher aux artistes. Mais pourquoi on joue encore ça ? Comment c’est possible ? Que font les féministes ? Je ne comprends vraiment pas que de telles horreurs soient encore au répertoire. Enfin si, bien sûr que je comprends. Il y a deux raisons. D’une part, on ne fait plus de nouveaux opéras. Enfin on en fait, mais il n’y a pas de places dans le répertoire pour de nouveaux opéras. Donc on tourne sur une petite cinquantaine d’œuvres, les mêmes depuis 100 ans. Et forcément pas issues d’époques très féministes. Et d’autre part, la société patriarcale fait que les opéras sont le plus souvent dirigés, comme tout le reste, par des hommes, qui ont bien sûr intérêt, consciemment ou inconsciemment, à perpétuer des œuvres qui rabaissent les femmes. Et comme des femmes peuvent elles-mêmes intégrer l’intérêt patriarcal, comme cette chère Despina, on n’avance pas. Pas mal d’œuvres sont gênantes, par exemple la Flûte enchantée dit clairement que les femmes ça ne vaut pas tripette pour découvrir les mystères de la philosophie. Et c’est l’un des opéras les plus joués du monde…

 

Finalement je vais retourner à la Fête de l’Huma et en manif moi…

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Langue au persil et sibboleth

 

Un schibboleth est un moyen de distinguer un groupe de locuteurs au sein de la communauté des locuteurs d’une même langue. C’est une sorte de test linguistique, de révélateur, dont le résultat ne peut presque pas être contrefait, et qui place immanquablement le locuteur testé dans une catégorie.

 

Schibboleth (שִׁבֹּלֶת) signifiait en hébreu « épi » à l’époque biblique. Mais on s’en fout. L’important, c’est que le mot a été utilisé lors d’un conflit opposant la tribu de Galaad à celle d’Éphraïm, raconté dans le Livre des Juges. La tribu d’Éphraïm prononçait la première lettre du mot [s], prononciation erronée, alors que celle de Galaad avait la prononciation correcte [ch]. À la défaite des Éphraïmites, un certain nombre d’entre eux, pour éviter de se faire massacrer, ont voulu traverser le Jourdain et se réfugier en Galaad. Les soldats ont alors désigné à chaque fuyard un épi dans un champ et leur ont demandé de prononcer le mot : il était impossible pour eux de soupçonner le stratagème, et les Éphraïmites disaient donc [sibboleth], et étaient occis sur le champ (c’est le cas de le dire).

 

L’épisode montre qu’on n’a pas conscience de la variante linguistique qu’on parle, en règle générale. On n’est conscients que des usages qui s’en écartent, et on les prend juste pour déviants, incorrects. Il n’est donc pas forcément facile de passer avec succès un test de schibboleth, et c’est pourquoi ces tests sont très fréquents dans l’Histoire, jusqu’à nos jours.

 

Sans recopier Wikipedia, je vous laisserai aller lire tout ça si ça vous intéresse, mentionnons deux utilisations relativement récentes.

 

Lors de la Première Guerre mondiale, des prisonniers de guerre allemands essayaient de se faire passer pour alsaciens, puisque la France considérait l’Alsace comme française quoique annexée par l’Allemagne en 1871. Les prisonniers alsaciens bénéficiaient donc d’un traitement plus favorable. Lorsque les soldats capturés venaient des régions limitrophes de l’Alsace, Brisgau, Forêt-Noire ou Rhénanie, ils pouvaient assez facilement prendre un accent et une prononciation alsaciennes convaincantes, et espéraient ainsi passer pour alsaciens et s’en tirer. Mais le schibboleth existe en plusieurs versions : phonétique, tonale, grammaticale ou lexicale.

 

Les autorités françaises, conseillées par un linguiste alsacien, montraient donc un parapluie aux prisonniers de guerre et leur demandaient ce que c’était. Les Allemands répondaient avec l’accent alsacien « Schirm » ou « Regenschirm ». Seuls les véritables alsaciens avaient en eux la variante lexicale issue du français « Barabli » (déformation phonétique de parapluie). La justice ironique de la chose est frappante, puisque les Alsaciens bénéficiaient ainsi d’un traitement favorable en étant justement reconnus par un mot qui atteste linguistiquement leur proximité bien plus grande avec la langue française et la France que les autres locuteurs germaniques.

 

Autre exemple, et après j’en viens au propos principal de cet article. Dans les années 1930 à Haïti – ou « en Haïti », comme vous voulez. Par contre on dit « à Amiens », « à Argenteuil » ou « à Anvers » ; et on dit aussi, de par le fait, « à Avignon », et pas « en Avignon ». C’est un pur snobisme fondé sur aucune justification linguistique. Il n’y a jamais eu aucun souci à prononcer « à A » en parlant de lieu, ni pour Avignon, ni pour aucun autre toponyme. Sinon on aurait depuis des siècles prononcé « en Amiens », « en Argenteuil » ou « en Anvers ». Ce qui n’est pas le cas. Et l’histoire que c’est « en Avignon » parce qu’on rentre dans les murailles est grotesque. Bref – à Haïti donc, il ne s’est rien passé.

 

C’est dans la République dominicaine voisine que beaucoup d’Haïtiens s’étaient infiltrés pour y travailler. Les autorités dominicaines sont donc allées dans les champs (on parle beaucoup de champs j’ai l’impression, influence du champ lexical ?) et ont montré du persil aux ouvriers. Les Dominicains n’ont eu aucun mal à prononcer le mot espagnol « perejil », mais les Haïtiens, même s’ils parlaient pas trop mal l’espagnol, avaient beaucoup de difficultés à le prononcer et étaient démasqués (et massacrés hein, je vous rassure). J’imagine que le prénom espagnol « Jorge », imprononçable pour la plupart des francophones, aurait bien marché aussi, mais il n’y en avait peut-être pas un disponible dans chaque champ. N’empêche, utiliser du persil pour un sibboleth, il fallait le faire !

 

Tout ça pour dire quoi, à part du Wikipedia ? Tout ça pour dire qu’au sein même du français de France, des schibboleths peuvent exister, et que je vais vous en donner quelques-uns issus de mes propres observations, qui vous permettront de situer vos interlocuteurices géographiquement.

 

Au sein du français de France, qu’on croit très centralisé par le jacobinisme supposé de notre État et de notre mentalité, il subsiste en réalité beaucoup de particularités de différentes sortes, et c’est très bien comme ça, la langue n’en est que plus riche et vivante.

 

Tout le monde connaît les accents. Il est en général assez facile pour tout locuteur français de France d’identifier quelques accents : l’accent « du Nord » (chtimi ou picard), l’accent marseillais et l’accent toulousain, parfois simplement « l’accent du Sud », et éventuellement l’accent « de l’Est », souvent l’accent alsacien. En dehors de ça, pas grand-chose, en français de France.

 

À côté de ces accents, on trouve aussi du lexique, qui place les locuteurs. La célèbre opposition « chocolatine/pain au chocolat », mais aussi un certain nombre d’autres usages comme « sac/sachet/poche/cornet » pour parler d’un sac plastique, etc. Ces usages lexicaux sont assez facilement reconnaissables pour le locuteur standard, car ils dévient de manière assez évidente du français de référence normalisé, une sorte de francilien technocrate.

 

Mais il y a encore plus subtil, et c’est ce dont je veux vous parler. Il y a des variantes de langue qui sont presque imperceptibles, phonétiques sans être un accent, lexicales ou grammaticales sans être évidentes à l’oreille, et qui permettent néanmoins de situer l’interlocuteurice. En tout cas de situer soit d’où viennent ses parents, soit où ille a été à l’école, voire les deux.

 

Je vous donne les quelques exemples que j’ai identifiés régulièrement et que j’utilise, mais il y en a bien sûr beaucoup d’autres.

 

Vous pouvez identifier certaines personnes par la prononciation presque exclusive d’un seul mot : « œuvre ». Certaines personnes vont vous le prononcer le plus naturellement du monde [øvʁ], au lieu de [œvʁ] en français standard. La première voyelle sera rendue comme celle du mot « jeu », au lieu de celle du mot « beurre ». C’est un schibboleth phonétique qui vous permet de situer l’enfance de votre interlocuteur, dans mon expérience, au nord-est du Lyonnais ou en Franche-Comté, à peu près. Ces personnes n’ont en général aucun accent identifiable, n’utilisent aucun mot régional dans leur conversation avec des non-régionaux, et ne seront identifiables que grâce à cette voyelle, et presque exclusivement dans ce mot.

 

Certaines personnes ont perdu totalement l’accent méridional, mais vont « se trahir » par une construction grammaticale qui peut passer inaperçue ou tout simplement pour fautive : rendre indirect par la préposition « à » un complément d’objet direct lorsqu’il désigne une personne humaine. « Tu devrais aider à ton frère », voire « Tu devrais lui aider », « non mais tu l’as vu à lui ? », « il nous aime bien à nous » etc. Techniquement, c’est un marquage différentiel de l’objet ou accusatif prépositionnel. Je ne le savais pas jusqu’à maintenant, en écrivant cet article, mais par ailleurs on s’en fout. Dans mon expérience, ces tournures se retrouvent chez des personnes issues grosso modo du périmètre de l’actuelle région Occitanie. Je croyais que c’était une survivance de l’occitan ou une influence de l’espagnol proche, où le complément d’objet est effectivement rendu indirect par la préposition « a » lorsque c’est une personne, mais il semblerait que ce soit une variante qui existait un peu partout en France, que le français standard a proscrit très tôt, et qui a survécu à cet endroit et pas ailleurs, peut-être effectivement à cause – ou plutôt grâce à l’occitan et à l’espagnol. De fait, ces tournures semblent subsister plus couramment dans les parlers belges, suisses et canadiens qui n’ont pas subi la pression normalisatrice du français de France standard. Exemple donc de schibboleth grammatical assez subtil, indépendamment de tout accent ou de tout élément de lexique.

 

Un petit détour par l’Ouest : vous avez une valise à mettre dans le coffre d’une voiture. Demandez à quelqu’un « Tu penses que ça loge ? » : s’il ne vous regarde pas avec des yeux ronds d’incompréhension, il vient sans doute de Haute-Vienne ou du Poitou. Ici, c’est un emploi lexical d’un verbe qui existe en français standard, mais qui n’est pas usité de manière intransitive et sans complément de lieu. J’ai d’ailleurs pu vous trouver une sorte d’isoglosse pour cette expression, que vous trouverez sur ce lien. C’est quoi une isoglosse ? C’est la frontière entre la zone où on utilise telle variante linguistique et la zone où on utilise telle autre variante.

 

Enfin, je vais évoquer les régionalismes que je connais le mieux, pour avoir vécu 7 ans en Lorraine : ceux de l’Est. Lorsque je m’y étais installé, j’avais noté au fur et à mesure et avec délectation toutes les particularités des parlers locaux. Il y a beaucoup de particularités lexicales qui ne sont pas l’objet du présent article. Beaucoup viennent de l’allemand ou des dialectes germaniques locaux (personne ou presque ne parle d’un coup de « tampon » sur un document en Lorraine, on utilise un « schtempel/schtampel » ; on ferme bien sa schniss quand on n’a rien à dire, on renifle sa schnouguel, on mange un petit schtuck etc.). Certains sont plus larges comme la clenche de la porte, clencher la porte, qu’on trouve ailleurs dans l’Est.

 

Grammaticalement, il y a la construction « je vais lui le dire », assez immuable au moins en Moselle, et sans doute un reste ou une influence germanique. De même, la tournure « Rejoins-nous, on est toujours encore au restaurant », calque de l’allemand « immer noch ».

 

Mais il y en a un qui est presque indétectable et qui pourtant est tout aussi significatif : l’utilisation de la locution « là-haut » dans un emploi général et non spécial. Les locuteurs du français standard utilisent la locution « là-bas » dans un emploi général, c’est-à-dire indépendamment de la situation moins élevée ou non de la destination mentionnée. Un Parisien, un Breton, un Bordelais vont vous dire le plus sérieusement du monde « Je suis allé dans les Alpes, il y avait beaucoup de neige là-bas. » Ils n’utiliseront « là-haut » que dans le cas où ils veulent mettre l’accent sur la situation plus élevée du lieu mentionné, soit au sens propre « Ah non tu vas pas encore me faire monter là-haut sur le toit pour régler la parabole ! », soit au sens figuré « Les décisions sont prises par des glandus là-haut au ministère »…

 

Dans l’Est, et dans un périmètre dont je n’ai pas encore réussi à établir l’isoglosse, mais qui comprend dans mon expérience l’essentiel de l’actuelle région Grand-Est, donc aussi près de Paris que Reims par exemple, l’emploi est plus ou moins inversé. C’est « là-haut » qui est employé généralement. Les gens vont vous dire sans sourciller « On se retrouve à ta voiture au parking souterrain ? Ok je te retrouve là-haut à 15 heures. » Dès que j’entends cet emploi général de « là-haut », je dis à la personne « vous êtes de l’Est ? » et là elle me regarde éberluée, totalement inconsciente qu’elle a pu me donner la moindre information en ce sens. Je me sens très Sherlock Holmes, je frime un peu, mais j’explique, et tout le monde est content.

 

En conclusion, j’ai rien à dire de plus. C’est tout. Si vous connaissez des schibboleth de ce genre, parlez-en moi, j’en suis fort friand.