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Le fétichisme : quand une déviance devient la norme (n°13)

Conclusion

Nous espérons avoir démontré que les conditions d’apparition d’un fétiche lors du développement psycho-sexuel infantile du sujet sont assez largement répandues. La plupart des enfants traverseraient un « moment fétichique », qui serait concomitant à la fois à des expériences de satisfaction libidinale lors du nourrissage et à des explorations sensorielles prégénitales. Cette condensation de sensations positives mais quelque peu déroutantes prendrait un support extérieur, déterminé symboliquement ou non, mais sans doute déterminé par sa fréquence d’apparition dans l’entourage de l’enfant lorsqu’il éprouve ces sensations, pour être rappelées en leur absence par l’hallucination.

Une portion de la sexualité du sujet, investie très tôt sur ce support extérieur – le fétiche – ne s’en détacherait plus par la suite, peut-être encore moins chez les hommes que chez les femmes. Elle s’en détacherait d’autant moins que le fétiche a servi à l’époque de bouée de sauvetage pour rappeler hallucinatoirement des satisfactions qui se faisaient trop rares ou trop courtes, dans des cas où le milieu dans lequel l’enfant a grandi était défaillant ou maltraitant. Nous avons mentionné à plusieurs reprises, à la suite de différents auteurs, une composante intellectuelle dans l’apparition du fétiche. Ni lesdits auteurs ni notre présent travail n’a pu réellement lui donner d’explication, et ce pourrait être l’objet de recherches ultérieures que d’établir s’il existe ou non une corrélation entre le niveau intellectuel infantile puis adulte et la manifestation plus ou moins forte d’un fétiche sexuel.

Nous avons également relevé que l’appréciation de l’ampleur du « phénomène fétichiste » dépendait très fortement de la définition qu’on retenait du mot « inhabituel » dans la définition sémiologique du fétichisme retenue par les classifications (CIM et DSM). Des études que nous avons cité, et de l’ampleur et de la diversité de ses manifestations sur internet que nous avons illustrée par la « règle n° 34 », il nous semble qu’il est de plus en plus difficile de considérer que l’intérêt sexuel pour un fétiche aussi commun que le pied ou la chaussure est « inhabituel », statistiquement parlant. Il est même fort probable qu’il soit encore plus courant que l’intérêt pour un ou une partenaire de même sexe. De ce fait, il semble que la définition pathologique qui persiste dans les classifications précitées est en réalité teintée d’une couleur morale, que nous avons relevée tout au long du présent travail, et qui reste un filigrane particulièrement désagréable mais tenace de l’appréciation sociale de la sexualité. Au reste, l’initiative « Revise F65 », qui militait pour l’abandon de ces diagnostics comme pathologies, a finalement obtenu gain de cause. La CIM-11, approuvée par l’assemblée générale de l’OMS en mai 2019, et qui entrera en vigueur en 2022, ne contiendra plus que les paraphilies dont l’objet est par ailleurs illicite, comme le voyeurisme, l’exhibitionnisme, le frotteurisme ou la pédophilie.

Parmi les éléments remarquables rencontrés au cours du présent travail, il y a aussi le constat que beaucoup des auteurs et autrices qui ont travaillé sur la question du fétichisme en présentaient des degrés divers mais souvent assez marqués dans leur vie psychique et sexuelle. On citera les exemples de G. Clerambault, fétichiste des drapés et du pli des étoffes et qui y consacrera un cours aux Beaux-Arts, ou de H. Ellis, qui s’était longtemps considéré impuissant jusqu’à ce qu’il découvre (ou admette?) sur le tard qu’il était excité par la vue d’une femme urinant, créant le mot « ondinisme » pour désigner ce phénomène. S’il n’y a là rien d’exceptionnel, puisqu’un élément de vécu de maladie est souvent à la source des vocations à soigner plus tard et professionnellement cette maladie, il faut y voir là encore confirmation que les sujets fétichistes ne sont pas à mettre au ban de la société et peuvent au contraire y contribuer de manière tout à fait productive.

Dernière remarque, le fétichisme sexuel semble être, d’après l’article précité de R. Munroe et M. Gauvain qui cite différents travaux, l’apanage des sociétés occidentales industrielles, et être à l’inverse très peu présent voire absent des sociétés dites « traditionnelles », malgré les réserves que fait ledit article sur ces résultats. Si l’on revient à notre introduction, on constate que le fétichisme comme concept était né en anthropologie de l’observation justement de ces sociétés « traditionnelles », et de leurs rites et cultes religieux. S’agirait-il là d’un cas d’appropriation culturelle, où le fétichisme emprunté a été redéfini pour revêtir une coloration occidentale, ou bien pourrait-on y voir un signe que notre rapport complexe fait de totems et de tabous à la sexualité est en réalité, à l’insu de toutes et de tous, la religion « traditionnelle » de nos sociétés occidentales ?

Nous terminerons par une formule qui aurait pu être le titre du présent mémoire si elle n’était par trop facétieuse : le fétichisme, c’est un fort-da où la bobine, lancée pas assez « fort », reste « da » pour toujours.

Le fétichisme : quand une déviance devient la norme (n°12)

2) Clinique du « grand fétichisme »

Dans ces cas, le fait que le fétichisme n’apparaisse pas dans la clinique a des causes différentes. On parle ici de la proportion, tout à fait minoritaire selon nos développements précédents, qui ne peut avoir d’autre activité sexuelle que l’activité en présence et centrée sur leur fétiche. Cette activité peut parfois être pratiquée avec une autre personne, mais sa présence est tout à fait secondaire par rapport à la présence du fétiche.

Il y a tout d’abord la honte et la culpabilité qui peuvent être ressenties par celles et ceux qui se pensent incapables de se conformer à la sexualité génitale « normale », idéal de la société puritaine dont la trace inconsciente collective reste malgré tout assez présente et pesante. On l’a déjà vu, la normalisation dans la société des formes de sexualité un tant soit peu « déviantes » de cet « idéal » a été lente, imparfaite, inégale géographiquement et socialement.

De plus, le « grand » fétichisme peut s’approcher dangereusement de la définition de la perversion clinique, où toute activité n’est menée que pour sa propre jouissance (au sens retenu par Lacan), et où l’autre, quel qu’il soit, n’est considéré que comme un outil pour ce faire, comme un objet partiel et pas comme un objet total dans sa subjectivité. À ce titre, les sujets « grands fétichistes » se retrouveraient sans doute frappés du stigma frappant « les perversions » en général, en toute confusion avec des catégories cliniques, mais plutôt dans une acception commune. G. Bonnet le dit ainsi : « C’est l’un des traits constants de l’attitude sociale envers les perversions que d’avoir pratiqué l’amalgame entre toutes. » 1 Ces individus ressentiraient donc la honte d’être identifiés à la figure du « pervers », qui est devenu la figure monstrueuse par excellence à l’époque contemporaine.

Comme nous l’avons vu dans le cas du « petit fétichisme », nous pouvons aussi conjecturer que le « grand fétichisme » n’apparaîtrait pas dans la clinique en raison des « facilités » qu’il apporterait malgré tout à ces sujets, facilités qui seraient dans ce cas payées à un prix fort et somme toute assez paradoxales, mais préférables à leur absence : le fait de le soigner, donc de le faire disparaître, ferait craindre au « grand fétichiste » de sombrer dans l’impuissance sexuelle totale, y compris seul. En d’autres termes, il vaudrait mieux une sexualité excessivement partielle que pas de sexualité du tout. On retrouverait en cela un savant mélange d’angoisse œdipienne de castration et d’angoisse archaïque d’effondrement ou d’annihilation.

Lorsque le « grand fétichisme » vient faire irruption dans la clinique, c’est en général dans deux circonstances.

La première est lors d’une crise conjugale ou d’une séparation. Le fétichisme de l’un aura fini par produire trop d’effets empiriques et endommager la relation, et c’est seulement alors que le « grand fétichiste » va consulter, et même dans ce cas pas forcément directement en amenant le fétiche en premier. Si la résolution de la crise conjugale n’est souvent pas possible à ce moment-là, cela permet au moins de mettre au jour la souffrance et les conséquences réelles dans la vie du sujet, et d’entamer le travail thérapeutique. On en trouvera un exemple typique dans l’article précité de M. Romm2, où le fétichisme de l’homme pour le fait de couper les cheveux de son épouse l’avait mené au bord de la séparation, même si dans ce cas le couple finit par subsister. On verra plus loin que la résolution des effets du « grand fétichisme » sur le couple, présent ou potentiel, est un des outils principaux de la prise en charge thérapeutique.

L’autre cas est plus problématique : il s’agit de la clinique des passages à l’acte. Dans ce cas, le fétiche a conduit à un acte qui est réprimé par la loi, et la consultation est souvent sous contrainte. C’est ici que la clinique du fétichisme rejoint la qualification clinique de la perversion. Néanmoins, il est généralement admis que les passages à l’acte délinquants ou criminels ne résultent que rarement de la catégorie clinique stricte de « fétichisme », et sont plutôt le fait des catégories cliniques de pédophilie, de voyeurisme ou de frotteurisme. Ces catégories, si la fixation sexuelle qu’elles manifestent obéit sans doute à des ressorts tout à fait proches de ceux du fétichisme que nous avons examiné ici, mettent en œuvre d’autres mécanismes que l’on décrira généralement comme « pervers » et exigent donc une approche particulière et un abord clinique spécialisé.

Toujours est-il que lorsque le fétichisme apparaît, en creux ou en plein, dans la clinique, il y a plusieurs moyens de le déceler, de l’aborder et de l’utiliser pour nourrir le reste du travail thérapeutique avec le sujet. Il faut évidemment montrer une grande tolérance vis à vis de la question sexuelle, une neutralité bienveillante certes, mais pouvant prendre la forme d’une certaine compassion au vu du caractère particulièrement sensible et profond de la problématique visée. Comme on l’a vu, interroger les répétitions de choix d’objets ou les « tue l’amour » peut être une manière détournée d’accéder à la problématique fétichique en lui enlevant une partie de sa charge de désir. Il faut aussi s’être soi-même, comme thérapeute, débarrassé du dogme culpabilisant de la « sexualité génitale normale » et de toute stigmatisation de la « déviance », ce qui est plus facile à prétendre qu’à réaliser effectivement.

Pour conclure sur les approches cliniques, on en trouvera un tableau à peu près exhaustif dans l’étude particulière qui est consacrée au fétichisme dans le manuel Sexual Deviance, Second Edition: Theory, Assessment, and Treatment3. Des approches comportementales et cognitivo-comportementales parviennent à réduire ou à faire cesser l’excitation pour le fétiche, et en cela à faire augmenter une excitation sexuelle « normale » pour une personne totale, par conditionnement ou par aversion, mais seulement tant que dure la thérapie. Les effets s’évanouissent assez rapidement si la thérapie cesse. La « sensibilisation cachée », où le sujet est invité à apparier dans sa psyché le fétiche avec des conséquences négatives (séparation, divorce, arrestation, condamnation, humiliation…), a des résultats similaires, car elle dépend de la volonté du sujet, qui est parfois justement éprouvée par les difficultés traversées. La satiété masturbatoire et la satiété verbale ont également été employées. Elles consistent respectivement en le fait de continuer à se masturber pendant une longue période après l’orgasme en pensant au fétiche, ou d’avoir de longues sessions où le sujet ne doit parler que du fétiche, pour générer une sorte de dégoût par excès. Les résultats n’en sont guère plus concluants.

Aucun traitement pharmacologique n’a prouvé son efficacité spécifique dans le traitement du fétichisme ; seuls les anti-dépresseurs inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) montrent une efficacité dans la réduction générale de la libido qui peut être un élément de réduction de l’angoisse dans le traitement de certaines paraphilies et notamment celles dont l’objet est illégal, mais comme la libido est inhibée dans son ensemble, ils sont impropres à permettre au fétichiste de substituer un intérêt sexuel « normal » à son intérêt sexuel fixé « déviant ».

Les techniques psychodynamiques ne sont pas contre-indiquées, mais leur efficacité ne peut être démontrée à une large échelle du fait de leur fonctionnement et de la difficulté à les évaluer selon les critères scientifiques. Les meilleurs résultats semblent être provenus d’aides au développement des compétences sociales et des capacités à nouer et entretenir des relations intimes, ainsi que des thérapies conjugales permettant d’améliorer la communication conjugale et d’évaluer les ressentis et la demande des deux membres du couple en rapport avec le fétichisme de l’un d’eux.

Il semble donc qu’il faudrait privilégier une approche mixte, incluant le cas échéant des éléments comportementaux ou médicamenteux pour réduire momentanément la tension, des éléments psychodynamiques pour explorer l’histoire du sujet et l’origine ainsi que l’impact caché que peut avoir son fétichisme sur sa vie psychique, et des éléments de thérapie de soutien pouvant avoir une coloration éducative, transactionnelle ou systémique.

1Bonnet, Gérard. (2015). Op. cit. p. 19

2Romm, May E. (1949). Op. cit.

3Darcangelo, Shauna. (2008). « Fetishism: Assessment and Treatment. » dans Laws, D. Richards, & O’Donohue, William T. (Eds.), Sexual deviance: Theory, assessment and treatment, 2nd ed.. New York, NY: The Guilford Press. p. 119-130