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Le klaxon : vagissement de l’auto-chiard

 

J’habite au-dessus d’un carrefour de plusieurs rues très passantes, où se trouve de surcroît une supérette dont la place réservée aux livraisons est souvent prise : les camions de livraison doivent donc s’arrêter en pleine voie, occasionnant occasionnellement une occlusion.

 

Le principal désagrément de cette situation n’est pas pour moi la fluidité du trafic, puisque je n’ai pas de voiture et que j’en utilise très rarement. Ce n’est pas non plus l’odeur de pollution, elle n’est pas pire que dans tout Paris – pour l’anecdote, je reviens de 4 jours dans les Alpes, et le premier matin où j’ai repris le travail à Paris et attendu le tram, je me suis dit « Doukipudonktan !? »

 

Le principal désagrément, c’est le bruit. Ma chambre donne côté rue. Y dormir la fenêtre ouverte reviendrait à essayer de s’endormir devant les haut-parleurs du Hellfest. C’est ininterrompu. Tout le jour et toute la nuit. La nuit, les voitures passent en trombe, les motos en pétaradant. Le jour, les véhicules freinent pour le feu rouge, accélèrent pour le feu orange, se retrouvent coincés au milieu du carrefour, redémarrent au feu vert. Le bus s’arrête au pied de l’immeuble, aussi ai-je droit toutes les 5 minute à partir de 5h45 et jusqu’à minuit et des brouettes à « Bus 96, cet autobus a pour terminus porte des Lilas ».

 

Mais le pire bruit, celui dont je veux vous parler aujourd’hui, celui qui me rend alternativement fou et psy, c’est le klaxon.

 

Le klaxon, connu réglementairement sous son nom générique d’avertisseur sonore, a été monté sur les premières voitures car elles étaient électriques : elles faisaient peu de bruit en roulant, les piétons n’étaient pas encore habitués à leur présence qui n’était pas encore omniprésence. On trouvait même semble-t-il des panneaux à l’entrée de petites agglomérations enjoignant aux automobilistes de sonner leur klaxon pour avertir les résidents.

 

Mais cet usage fut vite rendu obsolète par l’arrivée des moteurs à explosion à pétrole. Les voitures firent du bruit, néanmoins on ne démonta pas l’accessoire pour autant. Pourquoi ? Donnez un jouet qui couine à un enfant, et essayez ensuite de le lui reprendre… Il y a une raison pour laquelle l’humain devient fou s’il reste trop longtemps dans une chambre anéchoïque : pour l’humain, le bruit, c’est la vie.

 

L’autre jour, je sors de chez moi et je vais attendre mon bus. Devant la supérette, un camion de livraison arrêté, pas encore en train de décharger. Il crée donc une impossibilité de passer dans son sens, puisque des véhicules arrivent en sens inverse. La première voiture derrière lui hésite à passer, vérifie que personne ne vient. Trop longtemps au goût d’un camion deux véhicules derrière : il klaxonne. Notons que les camions ont en général des klaxons à compresseur, qui génèrent un niveau sonore d’environ 117 décibels, tandis que les voitures ont typiquement des klaxons électriques qui ne génèrent que 108 décibels. Oh, 9 décibels de plus, c’est pas beaucoup… En fait si, c’est une échelle logarithmique, donc c’est 8 fois plus fort !

 

La première voiture finit par passer, c’est à la deuxième d’hésiter : rebelote, reklaxon. Il m’énerve. Il est 7h30 du matin. Des gens dorment. Et ce gugusse brandit ses 117 décibels parce que ça ne va pas assez vite à son goût. Enfin, il est en pole position derrière le camion de livraison. Mais cette fois ce sont les voitures en sens inverse, arrêtées au feu rouge, qui l’empêchent de déboîter pour doubler. Il va rereklaxonner. Je le sens. Bingo ! Il rereklaxonne. Encore.

 

Alors je quitte mon arrêt de bus, je traverse la rue, je vais sous sa fenêtre ouverte, et je lui hurle dessus. Je génère beaucoup moins de 117 décibels, rassurez-vous. Je lui hurle d’arrêter de klaxonner comme ça, qu’il réveille des centaines de gens qui aimeraient bien dormir, que ça ne sert strictement à rien, que ça ne fera rien avancer d’un pouce, je l’engueule, je lui dis que c’est une infraction pénale (article R416-1 du code de la route), qu’il est strictement interdit de klaxonner en agglomération sauf en cas de danger immédiat, il est où son danger ? Le mec est un peu interloqué, mais pas tellement. Il est bien protégé par sa carlingue métallique, j’y reviendrai. Il finit par me répondre « Mais ça fait dix minutes que je suis bloqué ! », mais ça ne fait pas dix minutes, bien évidemment, tout juste deux ou trois, mais ça aussi j’y reviendrai. Enfin, la file opposée se libère, je lui hurle une dernière fois dessus « allez-y maintenant, dégagez, puisque vous êtes si pressé, dégagez ! » Et là il me répond cette perle qui aurait pu me faire tomber sur place : « non mais j’suis pas pressé. »

 

Cruel aveu. Tout est dit. On va reprendre ça bien calmement, et en retirer les enseignements psychologiques.

 

Les principaux enseignements de cet épisode absurde sont : le sentiment de protection, la distorsion temporelle, l’impatience et la pensée magique générées par l’habitacle métallique. Ces caractéristiques ont un point commun : ce sont des caractéristiques infantiles.

 

L’enfance, c’est la période où le cercle familial joue en principe le rôle de médiateur entre la période fœtale et la période adulte. Pendant la période intra-utérine, le fœtus n’a pas besoin de manifester le moindre souhait, ses besoins sont tous comblés au fur et à mesure de leur apparition. Il n’existe aucun délai entre l’apparition du besoin et sa satisfaction. La naissance fait cesser cette période : à l’apparition d’un besoin, le nourrisson doit émettre un souhait, et son seul moyen de le faire est le bruit, par les cris ou les pleurs, ce qu’on appelle vagissements. Mais le nourrisson bénéficie d’un traitement où le délai entre l’émission du souhait et sa satisfaction est minime, en tout cas rendue la plus minime possible. Il pleure, on vient le nourrir, changer sa couche, le prendre dans les bras, jouer avec lui. Cela génère en lui une pensée magique où il croit que son vagissement contrôle son environnement à sa guise, pour la satisfaction de ses besoins.

 

Grandir, devenir un adulte, c’est la phase suivante, celle où l’individu s’aperçoit que ses vagissements ne contrôlent pas son environnement, que son environnement est composé d’autres individus qui satisfont volontairement et temporairement ses besoins, et que ces autres individus ont aussi des besoins que le sujet va pouvoir à son tour satisfaire.

 

Ma thèse est qu’environ 90% des humains n’atteignent pas ce stade et restent à vie des enfants. Mais cette proportion est à mon sens encore plus forte en ce qui concerne les automobilistes.

 

La tonne de métal qui constitue la carrosserie d’un véhicule joue le rôle de matrice de substitution. Un automobiliste est un être humain retombé en enfance, voire remonté en gestation. L’automobiliste, dans cette coque protectrice, est presque insurmontablement ramené en enfance. La raison n’en est pas seulement cette matrice. Le fait même qu’une tonne de ferraille puisse être déplacée à sa guise par une simple pensée manifestée par une légère pression du pied droit est de nature à faire resurgir avec vigueur de son enfance la pensée magique et l’absence de délai entre souhait et satisfaction. (Voir une introduction aux liens entre l’automobile et la pensée magique ici et deux exemples ici et )

 

Du coup, quand on est derrière un volant, et je n’en suis pas exempt, on devient complètement con. Oui parce que les nourrissons, c’est peut-être très mignon, mais c’est aussi complètement con. Pas pour rien qu’on les a appelés « enfants », de in-fans, celui qui ne parle pas, avec qui on ne peut pas avoir une conversation intéressante.

 

Et tout le phénomène klaxonnistique s’explique. Le klaxon, c’est le vagissement du chiard motorisé. Je suis dans ma matrice métallique indestructible, je peux la déplacer par la pensée accompagnée d’un très léger geste, et il y a autour de moi un entourage qui m’en empêche. Je ne veux pas le comprendre, je ne veux plus le comprendre. Je devrais pouvoir instantanément me déplacer, mais c’est rendu impossible par l’adversité. Alors je pleure. Alors je crie. Alors je vagis. Alors je klaxonne !

 

Quand j’entends des milliers de coups de klaxon par jour, je n’entends pas qu’un bruit. J’entends un abysse philosophique grave. J’entends une myriade de nourrissons ayant le permis et croyant aux miracles de leur pensée magique absurde. J’entends des bébés qui pleurent, mais qui n’ont pas l’excuse d’être des bébés, et qui sont tout sauf mignons. Dans ce rapport, l’adulte est le piéton, le cycliste. Le piéton ou le cycliste n’ont pas une centaine de décibels à leur disposition, et se mouvoir leur coûte un effort, sans matrice métallique protectrice. Alors ils font ce que font les adultes : ils attendent. « Donc tu admets que les gens sont parfois adultes, puisque tous les automobilistes sont aussi piétons à un moment ? »

 

Oui, mais contraints et forcés. Mais ce qui me terrifie, c’est que c’est aux nourrissons qu’on a confié une tonne de ferraille qu’ils peuvent lancer sans effort à des vitesses effroyables, et que les moins protégés s’ils les croisent ne sont pas les autres nourrissons dans leurs landaus, mais les adultes à pied ou à vélo.

 

Wikipedia dit que la ville de Shanghai a complètement interdit le klaxon. Mais les articles de presse que j’ai pu lire disent que ça n’est que de pure forme, comme notre article R416-1 du code de la route. Pire, notre article R313-33 dudit code oblige absolument tout véhicule à moteur à être doté d’un klaxon ! Alors qu’il ne peut servir que pour donner les avertissements nécessaires aux autres usagers de la route hors agglomération – en pratique uniquement en montagne ou dans un tunnel courbé, à ma connaissance – et qu’il est totalement interdit en agglomération, sauf cas de danger immédiat, cas dont je ne visualise pas bien les contours pour qu’il soit évité par un coup de klaxon.

 

En pratique, le klaxon est obligatoire, mais il ne sert à rien. À strictement rien. Ce n’est pas un composant de sécurité, absolument toutes les situations que je peux imaginer pourraient être aussi sûres sans klaxon qu’avec, en réduisant par exemple tout simplement un peu l’allure. À tout le moins, il est totalement inutile en agglomération, et devrait être radicalement interdit. Sauf qu’interdire l’usage d’un klaxon si celui-ci est monté en série serait comme interdire à un nourrisson de vagir : vain.

 

Nous sommes donc pollués, et je ne suis pas sûr qu’il vaille mieux entendre ça que d’être sourd

Version TL;DR de cet article en vidéo.

 

 

 

Les hommes et la cravate : tenus en laisse par le capital

 

Ces jours-ci, à l’entrée de mon restaurant interentreprises, une association organise une « collecte solidaire ». L’opération – ainsi peut-être que l’association – s’appelle « la cravate solidaire ». Nous établirons ci-après en quoi cet intitulé est un oxymore, ce qui est souvent le cas avec le mot « solidaire ». Le slogan de l’opération est le suivant : « L’habit ne fait pas le moine ; mais il y contribue. » L’association collecte des vêtements d’occasion obéissant aux codes de l’entretien d’embauche, afin de les distribuer gratuitement à des gens qui n’ont pas les moyens de se les acheter eux-mêmes. Au-delà de me rendre profondément triste, cette insondable absurdité me donne l’occasion d’écrire enfin un article sur la cravate, article en gestation depuis des années, dans la droite ligne de mes autres articles sur des pièces vestimentaires (le jeans troué, la casquette, le tour de cou).

 

La cravate vient plus ou moins du foulard ou de l’écharpe, tout en en ayant perdu le caractère utilitaire de réchauffer la gorge au fil des temps. Le mot « cravate » lui-même désigne cette pièce de tissu car c’est un régiment de hussards croates de Louis XIII qui a popularisé à la Cour de France une version ancêtre de la cravate actuelle. « Cravate » était alors tout simplement le gentilé désignant les habitants de la Croatie, reproduisant phonétiquement l’endonyme « hrvat » par l’intermédiaire de l’allemand dialectal « krawat ». Petite expérience phonétique amusante : prenez une cravate, dessinez-y des carrés blancs et noirs alternés : vous obtiendrez une « cravate ska », qui est à peu près exactement la prononciation de l’endonyme actuel pour la Croatie, « Hrvatska ». (Terminons cette parenthèse linguistique en mentionnant que Hrvatska veut dire en slave « le pays des montagnards », à comparer avec le russe хребет [khrebet] : chaîne de montagnes).

 

La cravate s’est imposée dès le départ à la Cour du Roi, et pas chez les paysans ou le « bas peuple ». Sa naissance est placée sous le signe de l’élitisme, et jamais elle n’a renié cette origine. La cravate s’est répandue tranquillement au XVIIe siècle, sous différentes variantes, puis surtout au XVIIIe siècle, où elle devient l’accessoire raffiné du gentilhomme, qui la portait de tous les styles et couleurs imaginables. Il existait des cravates à pompons et franges, à cols fraisés, de ruban, de lin brodé, de coton et une multitude de dentelles.

 

Arrivent les Révolutions, française puis industrielle. Le faste et l’ostentation sont écartés pour la sobriété et l’industriosité. Néanmoins, la cravate n’est pas abandonnée, seules ses variantes incommodes et ostentatoires sont mises au rebut. C’est la véritable naissance de la cravate actuelle, que les nouveaux bourgeois s’approprient pour singer les aristocrates d’Ancien Régime, tout en la rendant plus pratique et discrète. Ce sont ensuite les aristocrates qui singent les bourgeois en adoptant la même cravate discrète, ce qui a pour effet de la standardiser totalement dès la fin du XIXe siècle. Dernier élément historique, un new-yorkais découpe le bout de ses cravates en chevron dans les années 1920, terminant la standardisation qui n’a plus connu aucune évolution depuis, grosso modo.

 

Mais je ne suis pas là pour faire de l’Histoire, et puis on va encore dire que je fais trop long. Je veux montrer que la cravate est une des pires oppressions vestimentaires masculines. Oui, rien que ça.

 

Aujourd’hui, le port de la cravate fait partie des normes sociales tacites. Il y a des professions, des situations, dans lesquelles le port de la cravate est attendu. Il ne doit pas être souvent explicitement obligatoire. Certains uniformes doivent l’imposer. Certains règlements intérieurs d’entreprises, notamment dans la sécurité, doivent l’imposer, sans doute en toute illégalité d’ailleurs. Il est en effet illégal d’imposer en entreprise le port d’une tenue vestimentaire sans que ce soit proportionné au but recherché.

 

Or c’est là que le bât blesse : la cravate ne sert à rien. C’est même à ça qu’elle sert. La cravate est l’expression d’une soumission absurde, puisque aucun bénéfice même minime n’en est retiré. Il est toujours plus facile et plus pratique de ne pas porter de cravate que d’en porter une. On peut obéir à des injonctions si l’on en retire un bénéfice. C’est comme ça que fonctionnent les sociétés. Mais porter une cravate n’apporte rien. Elle apporte juste la satisfaction d’avoir rempli une injonction. C’est totalement récursif. Je porte une cravate pour me faire bien voir, parce qu’il faut porter une cravate pour se faire bien voir.

 

La cravate ne manifeste même pas un statut social, puisque tout comme les bourgeois du XIXe siècle l’avaient adoptée pour mimer les aristocrates, les classes sociales opprimées se voient obligées de l’adopter pour espérer « s’élever » au niveau de leurs oppresseurs, ou à tout le moins pour espérer être pris un tant soit peu au sérieux par leurs oppresseurs. La cravate manifeste uniquement l’appartenance à un ordre moral commun, elle confirme l’absence de remise en cause de ce jeu de normes tacites. Porter une cravate, ça ne fait pas sérieux, ça fait servile.

 

J’ai commencé à identifier ce fait sociologique à la fac de droit. Lorsque je passais des oraux, tous les autres hommes qui attendaient avec moi leur tour étaient habillés en costume-cravate. Même si mes résistances à l’absurdité étaient déjà assez bien en place, il me faut avouer que je me sentais malgré tout en marge et sur la défensive. Et c’est bien l’objectif de toute la chose : instiller la peur de l’exclusion dans le cœur du résistant. Je me souviens de la première fois, où je m’étais préparé un argumentaire à déblatérer au professeur s’il me faisait la moindre observation sur mon absence de costard-cravate à l’oral. Mais ni ce premier prof ni aucun autre ne me firent la moindre remarque. J’appris donc que non seulement l’observation de l’injonction cravate n’apportait aucun bénéfice, mais que son inobservation n’apportait aucun handicap non plus. C’est là que la cravate commença à me faire peur, comme me font peur tous les automatismes humains.

 

Je vois deux choses quand je vois un homme en cravate. Premièrement, je vois un chien. Je vois le chien qui apporte entre ses dents sa laisse à son maître pour l’implorer de l’emmener faire une balade. Bien évidemment, le chien préfèrerait au fond de son cœur aller faire une balade libre, sans laisse et sans entrave, sans maître mais pas forcément sans compagnie humaine, d’égal à égal. Mais il a été dressé, il a intégré l’injonction supérieure humaine, il a compris que ce type de balade était interdit, inenvisageable : il a été conditionné. Alors il accueille volontairement sa propre servitude.

 

Deuxièmement, je vois un pendu. Le bout de la cravate a été taillé en biseau. Cela en fait une allégorie d’épée, une épée qui tient à un fil : l’épée de Damoclès. L’encravaté est suspendu à ce fil : qui tient le bout ? C’est la norme tacite, c’est l’injonction. Et qui tient l’injonction ? Ceux à qui elle bénéficie. À qui bénéficie une injonction qui fait des hommes des chiens qui intègrent leur propre servitude, qui ont conclu à l’incontournable impossibilité de remettre en question un ordre moral établi, qui préfèrent se soumettre à une injonction absurde plutôt que de risquer la marginalité ? Les capitalistes, sinon je vois pas trop. Les capitalistes ont même inventé outre-Atlantique le concept du « casual Friday », où les gueux à leurs ordres ont le droit d’abandonner le costume et la cravate le vendredi en avant-goût de leur permission de sortie du weekend. Et quand je dis « ont le droit », il s’agit en réalité d’une injonction en sens inverse, quelqu’un qui viendrait en costard-cravate ce jour-là serait raillé. Les capitalistes jouent avec leurs esclaves comme des chats avec des souris.

 

Il est d’ailleurs très parlant de constater que les cadres du Parti communiste chinois ont très vite abandonné après la mort de Mao Tsé-Toung / Mao Zedong (je n’ai pas réussi à me décider sur la transcription à utiliser) le col du même nom et les tenues chinoises issues de leur lutte nationaliste victorieuse contre le capitalisme japonais (pour faire court). Désormais, les cadres chinois sont toujours les plus impeccables encravatés qu’on puisse trouver, et ce simple fait devrait convaincre quiconque se pose la question de leur abandon définitif et irrévocable de toute référence communiste.

 

De même, lors du débat du premier tour de l’élection présidentielle française de 2017, est revenu le marronnier de l’absence de costard-cravate, que dis-je, du refus du costard-cravate, par le candidat du NPA, Poutou pour la 2e fois, après deux fois où Besancenot avait déjà essuyé ce reproche. À chaque fois, tout ce que la France compte d’éditocrates acrimonieux et aigris (merci à mon fournisseur d’allitérations) s’est étouffé de rage sourde et a serré ses petits poings impuissants de fureur face à l’affront qui leur était fait. Pensez-vous ! Un candidat qui ne veut pas « faire sérieux » ! En fait, un candidat qui ne veut pas « faire servile ». À part lui, Mélenchon louvoie, à l’image de sa position politique. Il se débarrasse régulièrement de la cravate ; quand il la remet, il la dissimule largement derrière une « veste ouvrière ». Un résistant en cravate, et surtout aujourd’hui, ça ne tient pas. Il est remarquable par exemple que souvent, les candidats du Parti communiste français arborent une belle cravate rouge, signe de leur volonté de s’arrimer à ce « monde sérieux » où ils voudraient quelques strapontins éjectables (oui, je tombe dans le poncif, désolé), tandis que les candidats écologistes montrent une plus grande compréhension de l’enjeu symbolique et la portent rarement. Je crois d’ailleurs que Hulot, quels que soient ses défauts par ailleurs, était le seul non encravaté de la photo officielle du premier gouvernement Philippe.

 

Vous vous vous en souviendrez sans doute, il y a un an presque jour pour, le ministre de l’Économie Emmanuel Macron avait ce doux propos pour un homme avec qui il avait une discussion houleuse sur la « loi travail » : « Vous n’allez pas me faire peur avec votre tee-shirt. La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler ! » Au-delà du profond mépris de classe affiché par celui pour qui on a été beaucoup à se sentir obligés de voter comme des cons, il y a un aveu : s’il dit « vous n’allez pas me faire peur », c’est qu’il s’imagine que ça puisse être le cas. L’inverse ne serait pas vraie, il n’aurait pas peur de quelqu’un en costard, puisqu’il aurait devant lui quelqu’un du même sérail, acceptant les mêmes normes tacites et les mêmes règles du jeu.

 

Je tolère les cravates dans une situation : les enterrements. Elles devraient même y être cantonnées. Nous sommes effectivement tous asservis encore plus profondément à la mort qu’au capitalisme. Quoi de plus naturel qu’une mort soit donc saluée par le port d’un instrument morbide de maintien de l’ordre ?

 

Pour revenir à mon incipit, la collecte de vêtements d’entretien d’embauche par la « cravate solidaire » et son slogan « L’habit ne fait pas le moine ; mais il y contribue » signifient très exactement la chose suivante : vous qui avez un travail et gagnez bien votre vie grâce à votre soumission plus ou moins importante aux codes sociaux et vestimentaires issus de la domination capitaliste sur vos vies, vous qui pouvez grâce à vos revenus vous acheter plusieurs exemplaires de ces tenues vestimentaires afin de faire fonctionner à vide cette économie qui doit régir vos vies ad vitam æternam, vous qui avez donc des exemplaires surnuméraires de ces tenues en parfait état, plutôt que de les jeter et pour vous donner une bonne conscience écologique et sociale, donnez-les nous donc, et nous les redistribuerons à des pauvres qui pourront ainsi eux aussi faire preuve de la même servilité qui vous a conduit où vous êtes, et oublier toute velléité de révolte, de résistance ou même de marginalité. Reproduisez la norme tacite ! Pour la gloire suprême de vos oppresseurs !

 

La « cravate solidaire » est un oxymore : allez donc vous faire pendre.