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La scientificité de la psychanalyse ?

(Ce texte est ce que j’ai rendu comme partiel d’épistémologie de la recherche, à la question « Peut-on parler de scientificité concernant la psychanalyse ? Répondez à cette question en exposant des aspects de l’épistémologie psychanalytique »)

Ces derniers mois, on a pu assister à la résurgence d’une vieille antienne qui consiste en l’attaque de la psychanalyse par ses détracteur-ice-s, sur son manque de fondement scientifique et de résultats mesurables. Des tribunes et des pétitions sont signées par les un-e-s pour la faire sortir des juridictions et des universités, des tribunes et des pétitions y répondent par l’indignation voire le mépris, tout le monde campe sur ses positions et la question reste en suspens : qu’en est-il de la scientificité de la psychanalyse ?

Il faut d’abord relever la polysémie de la notion de « science ». Personne ne dispute à la psychanalyse d’être un champ d’études et de connaissances spécifiques. Souvent, ce sont des partisan-e-s et des praticien-ne-s des sciences dites « dures » ou « exactes » qui sont à la baguette des critiques qualifiant la psychanalyse comme une pseudoscience. Il me semble, mais je peux me tromper, que bien moins de critiques émanent du champ des sciences plus « molles », dites « humaines » ou « sociales », même si elles ne sont pas inexistantes. Les sciences « exactes » recourent à des critères très précis pour qu’un champ de connaissance revête, à leur sens, la qualité de « science ». Ces critères ont été énoncés par le philosophe des sciences Karl Popper, et sont encore assez largement utilisés de nos jours, quoique non exempts eux-mêmes d’un certain nombre de critiques.

La place manquerait pour confronter tout le champ de l’investigation et de la connaissance psychanalytique aux critères que sont la réfutabilité, la mesurabilité et la reproductibilité, principalement, aussi disons-le tout net : en effet, la psychanalyse n’est pas, selon ces critères-là, une science poppérienne. Les questions plus intéressantes qui découlent de ce constat sont plutôt : pourrait-elle l’être ? devrait-elle l’être ? et cela lui enlève-t-il toute valeur ?

Les psychanalystes se défendent souvent en avançant que le critère de réfutabilité est bien rempli puisque la psychanalyse, et même Freud lui-même au cours de son œuvre, se reformule au gré des écueils qu’elle rencontre. Cette défense est en réalité inopérante sur le critère purement poppérien, en revanche elle n’est pas inutile si l’on élargit la question à l’aspect de la valeur de cette « pas-science » (pour reprendre le bon mot de Lacan).

En effet, une bonne définition de la science, sortie du champ strict des sciences exactes et de l’épistémologie académique, pourrait être celle-ci : la science, c’est la connaissance qui réémergerait demain si aujourd’hui toute connaissance était soudain perdue. Si les futurs êtres intelligents, redécouvrant la nature autour d’eux, mesuraient la circonférence d’un cercle et la rapportaient à son diamètre, ils retrouveraient peu à peu la même valeur de π, quand bien même ils auraient quatre doigts à chaque main et comptaient en base octale, la valeur de π serait la même mais en base octale. Et à ce titre, on peut dire sans crainte de se tromper qu’ils redécouvriraient également un certain nombre de découvertes de la psychanalyse, comme l’existence d’un inconscient se manifestant dans des lapsus et des actes manqués, d’instances impulsives ou au contraire de censure dans la psyché, etc. Les noms qu’ils leur donneraient ne seraient sans doute pas les mêmes, mais un certain nombre d’hypothèses et de modèles posés par la psychanalyse seraient à nouveau dégagés.

Il est vrai qu’une fois arrivé là de l’argumentation, un constat d’honnêteté s’impose : ce que l’on vient de dire de certains concepts de la psychanalyse ne s’applique pas forcément mutatis mutandis à tous. Et c’est bien là sans doute que le bât blesse. Certains concepts de la psychanalyse relèvent plus de l’histoire personnelle de leur auteur, Freud, et ne seraient pas forcément « redécouverts » avec un tel caractère d’universalité. Je pense notamment au complexe d’Œdipe ou à la pulsion de mort, qui incommodent jusque dans les rangs-mêmes des psychanalystes au point que certain-e-s les ont purement abandonnés. C’est dans cet aspect mythologique, où la vie du prophète prend une place trop importante, que la psychanalyse prête le flanc à la qualification de pseudoscience, alors qu’en plus certains de ces concepts auxquels nombre de psychanalystes s’accrochent corps et âme sont battus en brèche par des démonstrations bien scientifiques d’autres disciplines, voire deviennent carrément problématiques.

Pour toutes ces raisons, la psychanalyse aurait tout à gagner à reconnaître une bonne fois pour toutes qu’elle n’entre pas dans les critères d’une « science » au sens strict, qu’elle ne peut donc prétendre avoir force probante en justice ou à être en tant que telle remboursées par la sécurité sociale, par exemple, mais que pour autant elle n’en est pas du tout dénuée de valeur et d’intérêt. En effet, nous le saurions si les sciences durement poppériennes avaient élucidé jusqu’à la lie le fonctionnement de la psyché, et si les traitements qu’elles préconisent suffisaient à traiter toutes les variétés de souffrances psychiques. Dans l’attente de ce jour, qui viendra sans doute, la « pas-science » aux côtés du ou de la malade a en soi une valeur, humaine, solidaire. Les modèles dégagés par la psychanalyse permettent malgré tout de se faire une bonne idée d’un certain nombre de pathologies, et de servir de base pour entamer un travail de thérapie qui prendra, aussitôt, une forme unique due au caractère nécessairement unique de la rencontre entre deux objets si complexes que deux sujets humains.

Et si la bonne manière de soigner les malades, en l’état actuel des choses, était de se servir des modèles utiles de la psychanalyse, des progrès utiles de la pharmacopée et autres sciences poppériennes, sans tomber ni dans l’excès du dogmatisme mystique, ni du réductionnisme scientifique brut ?

Je perds la tête

 

Sacrebleu ! Je suis en nage, et ce qu’il y a de plus grave, c’est que la voie devant moi est on ne peut plus congestionnée. Le tintamarre des cloches résonne, et depuis plus de deux heures je n’ai progressé que de manière très anecdotique. Progressivement, je perds la tête. Le freluquet qui me suit me harangue, et insulte gravement mon honneur et mon intelligence. Tout cela dépasse les bornes ! Je descends de mon fiacre, je récupère mon baluchon dans la malle et fuis ces lieux. Je laisse mon fiacre sur la grand’route qui contourne la muraille, peu me chaut, je mets les voiles.

 

Cet épisode a été exténuant pour moi, ce qui m’a ouvert un considérable appétit, aussi j’aimerais me sustenter, aussi rapidement qu’il est possible. Je rencontre une auberge à l’enseigne du Nouveau Monde, j’y pénètre, une longue file de convives attend d’y être servie donc je leur emboîte le pas, l’air renfrogné mais sans broncher. À peu près une éternité plus tard, je me présente devant l’aubergiste et lui fais part avec force courtoisie et galanterie de mon intention de bénéficier d’un petit-déjeuner complet.

 

« Que diable n’êtes-vous arrivé plus tôt, mon bon monsieur » me répond-elle, « mais le soleil a atteint et dépassé le zénith dans sa course, et après cette charnière méridienne le petit-déjeuner ne peut plus vous être servi ! » Je lui rétorque aussitôt que ma commande lui a été passée peu de temps avant que le soleil ne fût à son zénith, et que je désirerais conséquemment, tout en étant son obligé, qu’elle me serve un petit-déjeuner complet comprenant un œuf au plat. Sa réponse est sans appel : « Le zénith, c’est le zénith ! Commandez donc une bonne entrecôte ou un gigot, ou encore allez donc aux quatre cent diables ! » Je demande haut et fort à voir le tavernier de ces lieux, mais il est absent ce jour. L’aubergiste conclut malicieusement en me conseillant d’aller goûter aux délices d’Orient dans la gargote voisine.

 

Je bous et l’interromps : « Attendez un instant, vile manante ! » J’ôte mon mousquet de mon baluchon et le brandis ostensiblement sous son nez effrayé. Les convives qui s’impatientaient dans la file se reculent précipitamment et se mettent à couvert. L’aubergiste cède en pleurs : « Holà messire ! Emparez-vous donc de tout notre or et de toutes nos valeurs, mais je ne voudrais point que vous m’occissiez sur le champ ! » Mais je lui rétorque que ma seule doléance est de me voir servir un petit-déjeuner complet, ou je ferai feu sur elle. Un très court instant plus tard, mon repas est servi et je suis sur le point de clore l’incident en quittant l’établissement, quand l’aubergiste a l’outrecuidance et, disons-le, l’imprudence, de me déclarer : « J’ai ajouté à votre repas une bonne tranche de viande de bœuf », ce qu’elle aurait absolument dû s’abstenir de m’apprendre.

 

Je désirais simplement et uniquement un petit-déjeuner complet avec un œuf au plat. Alors toute l’assistance périt par mon mousquet.

 

Je perds la tête, sacrebleu, je perds la tête !

Je perds la tête, mais oui je perds la tête.

Tout m’a été enlevé : ma mie, ma progéniture, mon office,

Je suis désespéré et sans ressource alors humectez mon pénis !

 

Ma tête est mise à prix, la maréchaussée est après moi, mais une donzelle vient me conteur fleurette. La gourgandine fait des mots d’esprit, me tient des platitudes : « Vous a-t-on jamais dit, mon bon messire, que vous êtes un magnifique Numide ? Sans mentir, dès que vous m’apparûtes, vous remplaçâtes en mon cœur troublé le damoiseau qui y avait sa place. »

 

Mon sang ne fait qu’un tour : « Holà, pour qui me prenez-vous ? Vous ne voulez que me séduire et me faire tomber sous votre joug charnel, pour que ma servitude me pousse à vous entretenir financièrement. Une fois l’acte consommé, vous avertirez votre aréopage de courtisanes et mènerez grand train avec mes écus. Vile tentatrice du démon ! Allez la faire à un autre que moi car je vous ai découverte ! C’est d’ailleurs exactement ainsi qu’a procédé ma légitime épouse. » « Et alors ? » « Alors éloigne-toi de céans incontinent ! »

 

À l’instant où je prononce ces mots, la diligence que j’attendais marque l’arrêt devant moi, et je commence à monter en voiture, mais la gourgandine revient à la charge et me lance une dernière pique : « Qui croyez-vous être, messire, votre légitime a été pleinement dans son droit en faisant annuler vos noces et en vous répudiant, tel que je vous vois si vil et si laid, vous deviez être pour elle un bien beau souteneur mais rien de plus ! »

 

Je ne crois pas qu’elle m’ait encore trouvé magnifique Numide par la suite.

 

Je perds la tête, sacrebleu, je perds la tête !

Je perds la tête, mais oui je perds la tête.

Tout m’a été enlevé : ma mie, ma progéniture, mon office,

Je suis désespéré et sans ressource alors humectez mon pénis !

 

« Délestez-vous à notre profit de votre pardessus, de vos chausses, de votre baluchon, de vos écus et lettres de change, ainsi et jusques à votre succulente tranche d’entrecôte sur une miche de pain. » Tels furent les desiderata du chef des brigands qui m’accueillirent dans un fourré, non loin de la porte du faubourg qui m’a vu naître et où je retournais chercher asile. Je leur demandai avec lassitude de ne point me chercher noise, de me laisser aller en paix car ma journée avait déjà été plus qu’éprouvante.

 

Ces brigands me lancent : « Que nous importe ! », commencent à se mouvoir et à m’entourer, tout en extrayant de leurs manches une dague qu’ils croient susceptible de me faire pâlir. « Je suis un insensé ! » s’écrie le chef. « Mais oui notre chef est un possédé ! » clament ses sbires.

 

Ma réponse ne se fait point attendre : « Sacrebleu ! Noir jongleur des sombres rues, cesse donc tes tours de main, te figures-tu que tu prends d’assaut le Trésor royal ? Ta maigre lame est à jeter aux chiens, tu serais à peine bon à lancer une jacquerie, à revêtir un corset de damoiselle, à te travestir en elle, vil inverti ! »

 

« Mais holà messire, de quel faubourg issez-vous donc ? Céans, il vous faut vous acquitter de la redevance pour le quitter en vie ! »

 

Je rétorque : « Oyez, messire, peu me chaut vraiment que ton faubourg et le mien soient en hostilité ; sans plus attendre, je vais m’acquitter de ladite redevance et tu pourras aller trousser ta maudite génitrice ! » Je sors de mon baluchon ma plus belle arbalète. Le brigand hoquète : « Plaît-il ?! » « Je fais partie des gentilshommes qui perdent la tête. Tout m’a été enlevé : ma mie, ma progéniture, mon office, je suis désespéré et sans ressource alors humecte mon pénis ! » Le brigand apeuré commence de s’exécuter, je l’envoie paître au diable vauvert. Leur fuite les ayant menés à cent pas, hors de portée de mes armes, cette bande d’invertis m’adresse des gestes obscènes.

 

Je perds la tête, sacrebleu, je perds la tête !

Je perds la tête, mais oui je perds la tête.

Tout m’a été enlevé : ma mie, ma progéniture, mon office,

Je suis désespéré et sans ressource alors humectez mon pénis !

 

Ad lib

 

 

Bihold les Bubons – Je perds la tête