Skip to content

Véganisme, jour 24 : les limites

10 octobre 2016

 

J’ai fait plusieurs entorses, depuis mon dernier rapport. Il faut dire que la rigueur extrême, c’est très vite chiant à mourir.

 

Par exemple, un soir, j’étais vers Montparnasse, mes parents avaient passé un weekend compliqué, et on avait prévu de manger ensemble. À Montparnasse, on mange des crêpes. On aurait bien sûr pu aller dans un indien, de bonnes adresses pour les véganes les indiens, mais voilà, tout le monde avait bien envie d’une crêpe.

 

Or j’imagine qu’il y a de l’animal dans la pâte à crêpes. Je dis « j’imagine », parce que je n’en sais rien. Oui, je ne connais pas la recette de la pâte à crêpes, je suis infoutu de dire ce qu’on met dedans. Les gens qui me connaissent me demandent parfois : « mais comment tu fais pour retenir tout ça ? » ; eh bien précisément en ne retenant pas la recette de la pâte à crêpes, tout comme Sherlock Holmes ne veut pas savoir si la Terre tourne autour du soleil ou vice-versa. S’il me vient un jour l’envie de faire des crêpes, étant donné que je suis légèrement maniaque obsessionnel, je sais que de toute façon je chercherai une recette – avouons-le, plusieurs recettes dont je comparerai les commentaires – et que je la suivrai scrupuleusement. Puis tout ça partira en fumée dans ma tête pour y laisser la place pour les 32 premières décimales de π et la liste des partis représentés à la Tweede Kamer.

 

Je n’ai même pas osé demander à avoir ma crêpe – pardon, ma galette – sans beurre, et j’ai donc donné la noisette de beurre qui y trônait à ma voisine. J’ai quand même réussi, non sans peine, à trouver la seule combinaison végane de deux garnitures possible dans cette crêperie : oignons et champignons. Et c’était très bon.

 

Entorse aussi quelques jours plus tard à la cantine. Ayant pris un féculent pour toute assiette de légumes, je constate avec joie que le dernier stand propose des petits pois-carottes. Je me fais servir, et dans mon assiette je m’aperçois que c’est cuisiné aux lardons. Ok, c’est bon les lardons. Je vais pas dire le contraire. Mais ça ne donne pas le choix. Ça neutralise totalement le seul choix de légumes de ce midi-là pour les véganes, végétariens, végétaliens, juifs, musulmans, et sans doute d’autres. Pourquoi ne pas les mettre en option à côté dans une sauce ? Il y a encore du boulot.

 

Du coup, qu’en fis-je ? Eh ben je les ai bouffés, ces lardons. Oui, parce qu’il y a une chose que je déteste, c’est gaspiller de la nourriture. Les plus facétieux d’entre vous, ils se reconnaîtront, m’objecteront qu’en prenant une assiette de légumes, je fais en sorte qu’une portion de viande finisse à la poubelle à la fin du service, donc que je gâche. Oui, mais non, sombres idiots – désolé, mais c’est mérité.

 

Il y a une grosse différence. Ne pas commander de viande à la cantine, au restaurant, c’est jouer sur la politique de l’offre et de la demande. Lorsqu’un certain nombre de gens le font, la cantine ou le restaurant s’aperçoit qu’il a acheté trop de viande, à un prix plus élevé que des patates ou du riz, et que ça lui reste sur les bras comme invendu, d’où manque à gagner. Il y a fort à parier qu’à part pour les plus fanatiques d’entre eux, et il y en a, la plupart vont réduire les prochaines fois leur commande de viande. C’est exactement le même principe que prendre le vélo ou les transports en commun au lieu de la voiture, pour réduire peu à peu la place exorbitante accordée à la voiture.

 

Inversement, une fois dans l’assiette par erreur, tout le monde se tamponne prodigieusement que les lardons soient mangés ou non. Il n’y a qu’à regarder la gueule des plateaux et des assiettes à la fin d’un repas à la cantine ou au restaurant pour le constater : les gens jettent en moyenne entre un quart et un tiers de leur bouffe, estimation étalonnée à mon pifomètre personnel. Du coup, c’est uniquement une obligation morale à moi de bouffer ces lardons pour que le petit cochon mignon qui a donné sa vie pour qu’ils finissent là ne l’ait pas donnée en vain.

 

Une proposition : à ma cantine, comme dans beaucoup d’autres, on pose son plateau sur un tapis roulant de desserte, et ils partent à l’arrière où se fait la plonge. Ne pourrait-on pas à la place aménager une salle de resto du cœur, d’armée du salut, de je ne sais quoi, au bout de ce tapis roulant, pour que des gens puissent venir gratuitement manger cette nourriture à peine consommée ? Est-ce que ça poserait des problèmes d’hygiène et de santé publique ? Bien évidemment. Mais crever la dalle aussi… Enfin bref, je sais que ce n’est pas faisable, mais ça me fend le cœur à chaque fois de voir toute cette bouffe partir à la benne. Et après on vient nous dire qu’il y a surpopulation dans le monde : non, il y a surgâchis, un tiers de la production alimentaire part en fumée.

 

Bon, on s’éloigne un peu. J’en étais aux entorses. Le premier soir de mon véganisme, une amie a regardé mon sac à main – oui, je pourrais dire « sacoche », mais en vrai c’est exactement ce qu’on appelle un sac à main, et la distinction de genre me fait plutôt hurler de rire – et m’a fait remarquer qu’il était certainement en cuir. De même, on m’a fait remarquer que les deux paires de chaussures que j’ai successivement mises pour ne pas mettre mes chaussures en cuir étaient certainement en cuir quand même ou en daim.

 

J’ai donc justifié ces écarts en me disant la chose suivante : je finis de porter ces vêtements et accessoires carnés tant qu’ils sont en état, ce qui contribue à ne pas polluer en faisant des déchets trop tôt, et je ferai attention à ce que j’achète lorsqu’il faudra les remplacer. Justification comme une autre, qui a l’avantage de tenir la route dans ma tête, et c’est déjà ça. Comme je l’explique à de nombreuses reprises, personne ne me donnera une médaille pour respect parfait du véganisme, et personne ne me sanctionnera non plus pour un écart, si ce n’est mon surmoi, ainsi que quelques remarques sarcastiques éventuelles.

 

Mais il faut avouer qu’on prend goût à s’engager dans cette voie, il y a un aspect catharsis morale, une sorte de purification dont on se sent sortir grandi. J’expliquerai plus en détail, si j’y pense et si j’en prends le temps, comment cet engagement radical altruiste tout en étant individuel – donc en partie aussi égoïste – remplace actuellement mon manque d’engagement politique collectif.

 

J’ai donc peu à peu essayé de me renseigner sur des chaussures ou des sacs véganes, mais les boutiques physiques sont rarissimes, ou alors des très très chères, et j’aime bien voir en vrai ce que j’achète pour moi plutôt que commander sur internet.

 

Et ce weekend, à Paris, c’était le Mondial de l’Automobile, à la porte de Versailles ! J’ai donc pris un plan de Paris, j’ai tracé une ligne diamétrale et je suis allé à l’autre bout, au Cent-Quatre vers le métro Riquet, où se déroulait Veggie World, salon ambulant dans toute l’Europe, et le plus gros salon européen du mode de vie végane ! Comme j’y suis arrivé une heure avant la fermeture, j’ai payé l’entrée 5€ au lieu de 10€ sur place ou 8€ en prévente, preuve supplémentaire que l’avenir appartient à ceux qui se lèvent à l’heure qu’ils veulent, bon dieu.

 

Il y avait beaucoup de bouffe, beaucoup de stands de sandwiches, hamburgers, tous types de restauration rapide végane, mais j’avais déjà mangé. Il y avait aussi quelques stands un peu new age, mais rien de franchement louche, si ce n’est la fondation Brigitte Bardot. Seul et timide, mon tour a été vite fait, il faut l’avouer. Mais je suis tombé devant un stand de sacs en chanvre et coton bio. Et là je me suis dit c’est pour bibi. Et je fis donc l’acquisition d’un sac à main très comparable à celui en cuir que j’ai, avec plein de poches, 55% chanvre et 45% coton, pour la somme de 75€.

 

Alors ok, 75€ c’est pas donné. Mais enfin le sac que j’avais, en cuir, devait valoir au moins autant et probablement plus, je ne sais pas, c’était un cadeau. Évidemment, pour un équivalent en tissu fabriqué en Chine, on peut débourser 5 ou 10€ chez un soldeur, j’imagine. Sauf que là il y a une démarche. Et il se trouve que j’ai un peu d’argent, et que je préfère qu’il parte comme ça que pour de la merde. Ça fait du bien à mon petit cœur, tout ça.

 

Une fois lancé, j’ai aussi acheté des pains de savon. C’est ultra difficile de trouver du savon où l’on est sûr à 100% qu’il n’y a ni huile de palme ni test sur des animaux. Comme l’appellation savon de Marseille ne veut rien dire, ça n’est un gage de rien, pas plus que savon noir, savon écologique, savon d’Alep ou quoi que ce soit. Là, j’ai acheté trois beaux pains de savon pour 18€. Pareil, pas donné, mais ils vont me durer un moment, et c’est sain.

 

D’où je sors l’huile de palme ? Oui, c’est pas tout à fait un problème de véganisme, c’est plus large. Je sais pas si j’ai le temps là. J’essaye de rester court, de pas dépasser deux pages word, y en a déjà qui me disent qu’ils trouvent ça trop long. Mais en même temps je fais ce que je veux. Je dois vous faire un aveu. Quand j’ai écrit l’article sur l’étiquetage, je voulais mettre la photo de l’étiquette du dentifrice végane que j’avais acheté. Je l’avais mise dans l’article et tout, et là j’ai relu et j’ai vu : « palm oil ». J’étais vexé, je vous dis pas. En même temps, c’était mon premier jour, j’étais pas encore aussi aguerri au déchiffrage d’ingrédients. Du coup je l’ai retirée et passé ça sous silence. Mais j’avoue maintenant, je passe à confesse. Voici ladite étiquette.

etiquette-dentifrice-kingfisher

 

Ça reste assez exemplaire en termes de présentation et d’information. Mais il y a cette huile de palme.

 

Et puis j’en ai plus vraiment besoin. Deuxième aveu. Je n’ai plus de dents. Bon, d’accord, on arrête les blagues intempestives. Je n’utilise plus de dentifrice. Rien à voir avec le véganisme. Comme je l’avais expliqué, la démarche végane exige nécessairement une ouverture d’esprit à l’écologie radicale. Et j’ai ouvert mon esprit. J’ai lu, regardé, entendu. Et je tente des modes alternatifs y compris en termes d’hygiène, parce que pourquoi pas ? Tout peut être redébattu, remis en cause.

 

Donc, je me brosse les dents mécaniquement, à l’eau. Et ça suffit. L’haleine ? Ben de toute façon je me brossais déjà les dents le soir avant de me coucher et pas le matin puisque je ne mange rien, le matin. J’avais donc déjà potentiellement une haleine de chacal le matin, donc ça change pas grand-chose. Et puis je vais pas aller chanter la Traviata sous le nez des gens dans le tram ou au bureau à 9h du matin, donc ça va aller.

 

Ah j’ai aussi arrêté le champouin, et pourtant j’en avais aussi acheté un végane, correct celui-là, que j’ai légué à mon frère. Pareil, j’ai lu, écouté. Pas mal de femmes, puisque ce sont surtout des femmes qui parlent de beauté/hygiène/sanitaire sur des blogs ou youtube, ont arrêté de se laver les cheveux au champouin, et ne s’en trouvent pas plus mal. Le champouin tous les jours abîme les cheveux, et c’est pour ça qu’ils graissent dès qu’on ne se les lave pas un jour ou deux, pour se soigner eux-mêmes. Mais si on arrête quelques semaines, ils retrouvent leur santé, et tout va mieux. Donc depuis dix jours, je les remue bien sous la douche avec mes ongles, Élisa, Élisa, fais-moi quelques anglaises, ensuite je les essuie en frottant, je les sèche avec mon sèche-cheveux (dont je finirai par me débarrasser, trop coûteux en énergie), et je les brosse. Ils sont courts mais je les brosse, 2-3 minutes, et je nettoie ma brosse. Et personne n’y voit que du feu.

 

Ah et j’ai arrêté le déodorant aussi. Il fait bien moins chaud donc c’est plutôt propice comme période. Bon ça fait long là, on va s’arrêter. Vous vous dites peut-être qu’à ce rythme-là je finirai ermite dans les montagnes avant quelques mois. Et pourquoi pas ?

Publicités
3 commentaires
  1. Poliapof permalink

    Tes remarques sur la logique d’être jusqu’au-boutiste ou pas dans la démarche végane m’ont mené à une petite réflexion, surement incomplète, en comparant les points de vue d’éthique de la morale et de la responsabilité (c’est mon côté Kantien).

    Le végane radical (ce n’est pas péjoratif, je ne trouve pas d’autre terme) suis une éthique de la morale, il ne veut pas transiger sur les préceptes de sa démarche, ne désirant pas être associé à de produits ou pratiques qui enfreignent ses convictions. Néanmoins, ton expérience tend à montrer qu’il serait difficile de tenir cette voie sans s’isoler socialement. Sans pour autant vouloir une démarche prosélytiste, cela réduit les chances d’adhésion des personnes de son entourage. En effet, se coupant du monde « normal », il tend à réduire ses contacts sociaux à une population qui partage déjà son mode de vie. Pire, les amis et les proches avec qui il a perdu contact auront potentiellement une aversion pour la cause de leur éloignement, quand bien même ils auraient pu adhérer avec ses principes.

    En gros, en satisfaisant à une éthique morale, ils se coupent d’une certaine éthique des responsabilités qui consisterait, pour le bien du plus grand nombre, à vouloir promouvoir ces pratiques à plus grande échelle.

    Je sais, c’est simpliste et j’occulte volontairement les objectifs purement personnels qui sont sûrement très importants dans le choix de cette démarche. (De plus, l’éthique des responsabilités, je me la taille en biseau).

    • Même si je voue une haine complètement irraisonnée à Kant, entièrement transmise par un prof de philo brillant dans ma jeunesse, et que je n’ai jamais cherché à rectifier depuis, je trouve ta remarque tout à fait judicieuse. Et comme elle va dans le sens de ce que va probablement être ma pratique, et que c’est toujours une bonne idée de retenir uniquement les arguments qui vont dans notre sens plutôt que les autres, je la retiens ! 😛

  2. Poliapof permalink

    Bah, si tu n’aimes pas Kant, tu peux aller voir chez Weber:
    https://www.erudit.org/revue/ltp/1996/v52/n2/401006ar.pdf
    Personnellement, je ne connaissais pas trop mais ça m’a donné envie d’en lire plus, en particulier sur son rapport à la science.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :