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Les hommes et la cravate : tenus en laisse par le capital

1 juin 2017

 

Ces jours-ci, à l’entrée de mon restaurant interentreprises, une association organise une « collecte solidaire ». L’opération – ainsi peut-être que l’association – s’appelle « la cravate solidaire ». Nous établirons ci-après en quoi cet intitulé est un oxymore, ce qui est souvent le cas avec le mot « solidaire ». Le slogan de l’opération est le suivant : « L’habit ne fait pas le moine ; mais il y contribue. » L’association collecte des vêtements d’occasion obéissant aux codes de l’entretien d’embauche, afin de les distribuer gratuitement à des gens qui n’ont pas les moyens de se les acheter eux-mêmes. Au-delà de me rendre profondément triste, cette insondable absurdité me donne l’occasion d’écrire enfin un article sur la cravate, article en gestation depuis des années, dans la droite ligne de mes autres articles sur des pièces vestimentaires (le jeans troué, la casquette, le tour de cou).

 

La cravate vient plus ou moins du foulard ou de l’écharpe, tout en en ayant perdu le caractère utilitaire de réchauffer la gorge au fil des temps. Le mot « cravate » lui-même désigne cette pièce de tissu car c’est un régiment de hussards croates de Louis XIII qui a popularisé à la Cour de France une version ancêtre de la cravate actuelle. « Cravate » était alors tout simplement le gentilé désignant les habitants de la Croatie, reproduisant phonétiquement l’endonyme « hrvat » par l’intermédiaire de l’allemand dialectal « krawat ». Petite expérience phonétique amusante : prenez une cravate, dessinez-y des carrés blancs et noirs alternés : vous obtiendrez une « cravate ska », qui est à peu près exactement la prononciation de l’endonyme actuel pour la Croatie, « Hrvatska ». (Terminons cette parenthèse linguistique en mentionnant que Hrvatska veut dire en slave « le pays des montagnards », à comparer avec le russe хребет [khrebet] : chaîne de montagnes).

 

La cravate s’est imposée dès le départ à la Cour du Roi, et pas chez les paysans ou le « bas peuple ». Sa naissance est placée sous le signe de l’élitisme, et jamais elle n’a renié cette origine. La cravate s’est répandue tranquillement au XVIIe siècle, sous différentes variantes, puis surtout au XVIIIe siècle, où elle devient l’accessoire raffiné du gentilhomme, qui la portait de tous les styles et couleurs imaginables. Il existait des cravates à pompons et franges, à cols fraisés, de ruban, de lin brodé, de coton et une multitude de dentelles.

 

Arrivent les Révolutions, française puis industrielle. Le faste et l’ostentation sont écartés pour la sobriété et l’industriosité. Néanmoins, la cravate n’est pas abandonnée, seules ses variantes incommodes et ostentatoires sont mises au rebut. C’est la véritable naissance de la cravate actuelle, que les nouveaux bourgeois s’approprient pour singer les aristocrates d’Ancien Régime, tout en la rendant plus pratique et discrète. Ce sont ensuite les aristocrates qui singent les bourgeois en adoptant la même cravate discrète, ce qui a pour effet de la standardiser totalement dès la fin du XIXe siècle. Dernier élément historique, un new-yorkais découpe le bout de ses cravates en chevron dans les années 1920, terminant la standardisation qui n’a plus connu aucune évolution depuis, grosso modo.

 

Mais je ne suis pas là pour faire de l’Histoire, et puis on va encore dire que je fais trop long. Je veux montrer que la cravate est une des pires oppressions vestimentaires masculines. Oui, rien que ça.

 

Aujourd’hui, le port de la cravate fait partie des normes sociales tacites. Il y a des professions, des situations, dans lesquelles le port de la cravate est attendu. Il ne doit pas être souvent explicitement obligatoire. Certains uniformes doivent l’imposer. Certains règlements intérieurs d’entreprises, notamment dans la sécurité, doivent l’imposer, sans doute en toute illégalité d’ailleurs. Il est en effet illégal d’imposer en entreprise le port d’une tenue vestimentaire sans que ce soit proportionné au but recherché.

 

Or c’est là que le bât blesse : la cravate ne sert à rien. C’est même à ça qu’elle sert. La cravate est l’expression d’une soumission absurde, puisque aucun bénéfice même minime n’en est retiré. Il est toujours plus facile et plus pratique de ne pas porter de cravate que d’en porter une. On peut obéir à des injonctions si l’on en retire un bénéfice. C’est comme ça que fonctionnent les sociétés. Mais porter une cravate n’apporte rien. Elle apporte juste la satisfaction d’avoir rempli une injonction. C’est totalement récursif. Je porte une cravate pour me faire bien voir, parce qu’il faut porter une cravate pour se faire bien voir.

 

La cravate ne manifeste même pas un statut social, puisque tout comme les bourgeois du XIXe siècle l’avaient adoptée pour mimer les aristocrates, les classes sociales opprimées se voient obligées de l’adopter pour espérer « s’élever » au niveau de leurs oppresseurs, ou à tout le moins pour espérer être pris un tant soit peu au sérieux par leurs oppresseurs. La cravate manifeste uniquement l’appartenance à un ordre moral commun, elle confirme l’absence de remise en cause de ce jeu de normes tacites. Porter une cravate, ça ne fait pas sérieux, ça fait servile.

 

J’ai commencé à identifier ce fait sociologique à la fac de droit. Lorsque je passais des oraux, tous les autres hommes qui attendaient avec moi leur tour étaient habillés en costume-cravate. Même si mes résistances à l’absurdité étaient déjà assez bien en place, il me faut avouer que je me sentais malgré tout en marge et sur la défensive. Et c’est bien l’objectif de toute la chose : instiller la peur de l’exclusion dans le cœur du résistant. Je me souviens de la première fois, où je m’étais préparé un argumentaire à déblatérer au professeur s’il me faisait la moindre observation sur mon absence de costard-cravate à l’oral. Mais ni ce premier prof ni aucun autre ne me firent la moindre remarque. J’appris donc que non seulement l’observation de l’injonction cravate n’apportait aucun bénéfice, mais que son inobservation n’apportait aucun handicap non plus. C’est là que la cravate commença à me faire peur, comme me font peur tous les automatismes humains.

 

Je vois deux choses quand je vois un homme en cravate. Premièrement, je vois un chien. Je vois le chien qui apporte entre ses dents sa laisse à son maître pour l’implorer de l’emmener faire une balade. Bien évidemment, le chien préfèrerait au fond de son cœur aller faire une balade libre, sans laisse et sans entrave, sans maître mais pas forcément sans compagnie humaine, d’égal à égal. Mais il a été dressé, il a intégré l’injonction supérieure humaine, il a compris que ce type de balade était interdit, inenvisageable : il a été conditionné. Alors il accueille volontairement sa propre servitude.

 

Deuxièmement, je vois un pendu. Le bout de la cravate a été taillé en biseau. Cela en fait une allégorie d’épée, une épée qui tient à un fil : l’épée de Damoclès. L’encravaté est suspendu à ce fil : qui tient le bout ? C’est la norme tacite, c’est l’injonction. Et qui tient l’injonction ? Ceux à qui elle bénéficie. À qui bénéficie une injonction qui fait des hommes des chiens qui intègrent leur propre servitude, qui ont conclu à l’incontournable impossibilité de remettre en question un ordre moral établi, qui préfèrent se soumettre à une injonction absurde plutôt que de risquer la marginalité ? Les capitalistes, sinon je vois pas trop. Les capitalistes ont même inventé outre-Atlantique le concept du « casual Friday », où les gueux à leurs ordres ont le droit d’abandonner le costume et la cravate le vendredi en avant-goût de leur permission de sortie du weekend. Et quand je dis « ont le droit », il s’agit en réalité d’une injonction en sens inverse, quelqu’un qui viendrait en costard-cravate ce jour-là serait raillé. Les capitalistes jouent avec leurs esclaves comme des chats avec des souris.

 

Il est d’ailleurs très parlant de constater que les cadres du Parti communiste chinois ont très vite abandonné après la mort de Mao Tsé-Toung / Mao Zedong (je n’ai pas réussi à me décider sur la transcription à utiliser) le col du même nom et les tenues chinoises issues de leur lutte nationaliste victorieuse contre le capitalisme japonais (pour faire court). Désormais, les cadres chinois sont toujours les plus impeccables encravatés qu’on puisse trouver, et ce simple fait devrait convaincre quiconque se pose la question de leur abandon définitif et irrévocable de toute référence communiste.

 

De même, lors du débat du premier tour de l’élection présidentielle française de 2017, est revenu le marronnier de l’absence de costard-cravate, que dis-je, du refus du costard-cravate, par le candidat du NPA, Poutou pour la 2e fois, après deux fois où Besancenot avait déjà essuyé ce reproche. À chaque fois, tout ce que la France compte d’éditocrates acrimonieux et aigris (merci à mon fournisseur d’allitérations) s’est étouffé de rage sourde et a serré ses petits poings impuissants de fureur face à l’affront qui leur était fait. Pensez-vous ! Un candidat qui ne veut pas « faire sérieux » ! En fait, un candidat qui ne veut pas « faire servile ». À part lui, Mélenchon louvoie, à l’image de sa position politique. Il se débarrasse régulièrement de la cravate ; quand il la remet, il la dissimule largement derrière une « veste ouvrière ». Un résistant en cravate, et surtout aujourd’hui, ça ne tient pas. Il est remarquable par exemple que souvent, les candidats du Parti communiste français arborent une belle cravate rouge, signe de leur volonté de s’arrimer à ce « monde sérieux » où ils voudraient quelques strapontins éjectables (oui, je tombe dans le poncif, désolé), tandis que les candidats écologistes montrent une plus grande compréhension de l’enjeu symbolique et la portent rarement. Je crois d’ailleurs que Hulot, quels que soient ses défauts par ailleurs, était le seul non encravaté de la photo officielle du premier gouvernement Philippe.

 

Vous vous vous en souviendrez sans doute, il y a un an presque jour pour, le ministre de l’Économie Emmanuel Macron avait ce doux propos pour un homme avec qui il avait une discussion houleuse sur la « loi travail » : « Vous n’allez pas me faire peur avec votre tee-shirt. La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler ! » Au-delà du profond mépris de classe affiché par celui pour qui on a été beaucoup à se sentir obligés de voter comme des cons, il y a un aveu : s’il dit « vous n’allez pas me faire peur », c’est qu’il s’imagine que ça puisse être le cas. L’inverse ne serait pas vraie, il n’aurait pas peur de quelqu’un en costard, puisqu’il aurait devant lui quelqu’un du même sérail, acceptant les mêmes normes tacites et les mêmes règles du jeu.

 

Je tolère les cravates dans une situation : les enterrements. Elles devraient même y être cantonnées. Nous sommes effectivement tous asservis encore plus profondément à la mort qu’au capitalisme. Quoi de plus naturel qu’une mort soit donc saluée par le port d’un instrument morbide de maintien de l’ordre ?

 

Pour revenir à mon incipit, la collecte de vêtements d’entretien d’embauche par la « cravate solidaire » et son slogan « L’habit ne fait pas le moine ; mais il y contribue » signifient très exactement la chose suivante : vous qui avez un travail et gagnez bien votre vie grâce à votre soumission plus ou moins importante aux codes sociaux et vestimentaires issus de la domination capitaliste sur vos vies, vous qui pouvez grâce à vos revenus vous acheter plusieurs exemplaires de ces tenues vestimentaires afin de faire fonctionner à vide cette économie qui doit régir vos vies ad vitam æternam, vous qui avez donc des exemplaires surnuméraires de ces tenues en parfait état, plutôt que de les jeter et pour vous donner une bonne conscience écologique et sociale, donnez-les nous donc, et nous les redistribuerons à des pauvres qui pourront ainsi eux aussi faire preuve de la même servilité qui vous a conduit où vous êtes, et oublier toute velléité de révolte, de résistance ou même de marginalité. Reproduisez la norme tacite ! Pour la gloire suprême de vos oppresseurs !

 

La « cravate solidaire » est un oxymore : allez donc vous faire pendre.

 

 

 

 

 

 

 

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