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Paris la nuit

Paris sent le pétrole le jour.

Paris sent la pisse la nuit.

Pourquoi s’y sent-on si bien alors ?

 

Réponse liée à mon expérience personnelle : déjà parce qu’on est un mec blanc. En grande partie.

 

Un peu de prolepse pour commencer, mes lecteurices habituel-le-s s’y attendront – d’ailleurs merci à tou-te-s les 6 ! – donc non ça va j’attends pas une médaille. Enfin bien sûr j’écris ça un peu pour me valoriser, je pourrais pas le nier, mais c’est pas le but premier, et la médaille non plus. Sauf éventuellement en chocolat. Je suis pas un grand fan de chocolat, mais j’aime la bouffe gratuite.

 

Bref.

 

Je prends le noctilien pour rentrer d’une soirée mi-Dali mi-Ionesco à la fac occupée de Censier Paris-3 – ce qui est une toute autre histoire, que j’ai la flemme d’écrire, mais vous avez encore quelques jours pour vous rendre compte par vous-mêmes avant l’évacuation par les keufs.

 

Nocti bondé, des fous et des saouls, je me retrouve debout au coin devant les portes arrière, devant une nana qui est coincée dans le coin, comme dit mon professeur de pléonasmes. Du coup, vu l’ambiance de promiscuité et de veulerie ambiante, je prends bien garde à ne pas toucher ladite nana, à lui réserver son espace, et à ne pas la reluquer. Mais entre Austerlitz et gare de l’Est, deux mecs trouvent le moyen de lui adresser des sollicitations non désirées, malgré tout. Comme je suis moi-même un mec lâche, j’ai vissé depuis bien longtemps mes écouteurs sur mes oreilles, donc je n’en entends pas la teneur. Mais je vois sa réaction. Elle répond un « non » poli au premier. Elle tâche d’ignorer le second, un poil plus insistant. Elle n’attire pourtant pas l’attention. Elle a 3-4 paillettes autour des yeux, elle est en pantalon, elle a 18 à 20 ans. Et elle rougit, gênée, parce qu’un mec de 35 ans lui demande une clope, ou son chemin, ou son parfum, ou lui fait un compliment, bref, lui adresse la parole alors qu’elle n’en a pas envie. C’est ça la culture du viol. Du coup, aussi lâche que je puisse être, je me positionne de manière à empêcher le contact oculaire, et quand elle sort, je fais en sorte de la laisser sortir bien avant le mec en question, qui ne sort en fait pas au même arrêt.

 

Bon comme je suis saoul et émotif, ça suffirait à m’effondrer, mais j’envoie un message de tendresse à une copine en sortant à mon arrêt juste après, donc ça va mieux. J’arrive sur le quai du canal Saint-Martin, désert à 2h en semaine. J’arrive sur le trottoir opposé au quai précisément en même temps qu’une jeune femme. En bon crocodile – je vous renvoie à l’excellente bande dessinée Les Crocodiles de Thomas Mathieu, illustrant la domination masculine latente, faite par un mâle, certes, mais dans ce cas sans doute un mâle nécessaire – en bon crocodile donc, je change immédiatement de trottoir pour prendre celui du quai. Pourquoi ? Parce que je sais qu’une femme, à 2h du matin, va quasi automatiquement stresser en voyant un mec lui emboîter le pas, fût-il le mec le plus féministe et « safe » de la Terre. (Oui, je râle contre les anglicismes et j’utilise « safe ». C’est un concept qui n’est pas totalement traduisible dans le présent contexte. Et puis merde j’écris ce que je veux vous faites chier.)

 

Donc je traverse, pour laisser respirer cette jeune femme. 15 mètres. 15 pu***ns de mètres. Un groupe arrive sur son trottoir. Un groupe avec des hommes et des femmes ! Et un des hommes se sent obligé de se mettre sur la trajectoire de Gertrude (appelons-la ainsi, pourquoi pas) avec les bras grands ouverts comme pour faire un câlin. Personne dans son groupe, homme ou femme, ne lui fait de remarque ni ne l’en empêche. Gertrude l’évite au reste mécaniquement et s’en va bille en tête. Jean-Guy, lui, est hilare et considère cette interaction comme franchement comique. Jean-Guy est un connard. Ses ami-e-s sont des nul-le-s. Je ne suis pas Gertrude, je ne partage même pas sa paire de chromosomes X, mais je sais que la seule à sortir gênée, voire blessée de cette situation, c’est elle. Moi, mâle blanc cis observateur, je suis triste, mais je peux pas dire que je souffre. Enfin je peux le dire, mais personne n’y croira. Enfin aucune femme en tout cas.

 

30 mètres. Encore un autre. Tout seul cette fois. Il lui demande du feu, ou une clope, ou la capitale du Kazakhstan, j’en sais rien. Gertrude a juste envie de rentrer chez elle tranquille. C’est manifeste dans son attitude, si Jean-Guy ou Gérard se donnaient la peine d’y accorder la moindre attention. Gertrude a sans doute du feu, a sans doute une clope, connaît sans doute la capitale du Kazakhstan, mais juste pas maintenant, et pas à eux quoi !

 

Nos chemins se séparent. Autre oppression spécifique. Il y a une cité « chaude » entre le canal et chez moi, la Grange aux Belles. On n’y voit quasi jamais un-e blanc-he, notamment le soir. Constat empirique, sans jugement de valeur, d’autant plus que du coup, je mets un point d’honneur à passer par là quand c’est à peu près sur mon chemin. Pas pour faire mon héros (enfin si, cf. l’introduction), pas pour faire mon hipster. Parce que les préjugés me saoulent.

 

Je traverse donc la cité, mes écouteurs vissés sur mes oreilles, d’un pas nonchalant quoique décidé, pas arrogant mais pas hésitant. À l’endroit où les jeunes traînent, j’éteins la musique en gardant les écouteurs. Je sais qu’illes vont me charrier, tester un peu. J’ai l’habitude. Et beaucoup de blancs flipperaient, raison pour laquelle on n’en voit pas beaucoup. En fait, illes veulent juste tester le mépris de classe et de race. Illes me demandent une clope. Je ne les ignore pas, je réponds avec le sourire que je n’en ai pas, mais que j’ai du feu. J’ai toujours du feu. Le feu c’est la vie. Je file mon feu pour rallumer un joint, je souhaite bonne soirée, avec le sourire. Et je sors de la téci, ni agressé, ni tué, ni mangé. Après, je suis un mâle blanc. Ici c’est le côté blanc que je mets en avant, mais peut-être la traversée serait-elle différente – peut-être pas, qui sait ? – pour une femme, blanche ou non. En gros les mecs blancs, songez à l’immense bonheur que représente le fait d’être né avec votre pâleur et votre pénis.

 

Dernière oppression spécifique, 100 mètres plus loin. Je vois des rats qui dévalisent littéralement un sac poubelle posé à côté d’une poubelle. Ils sont au moins trois, à la chaîne, à rapporter de la bouffe dans leur terrier. Pas d’antagoniste à cette histoire-là, en tout cas pas d’antagoniste immédiat. Mais combien de fois j’ai entendu dire « beurk des rats c’est horrible et ça ramène des maladies et il faut leur filer du cyanure et qu’est-ce qu’ils foutent dans notre ville » et gnagna et mon cul. Eh ben moi, je les trouve trop mignons. Sérieux. Pour de vrai. Ils courent d’un bout à l’autre de l’allée avec leurs provisions, la queue levée, avec une peur manifeste de se faire gauler. Oui parce qu’un rat aura toujours plus peur de rencontrer un humain qu’un humain de rencontrer un rat. Et je les vois rentrer dans leur terrier, poser leurs provisions et retourner en chercher. Et je trouve ça cool. Je suis content pour eux. J’espère qu’on ne va pas leur balancer du cyanure dans leur terrier, voilà.

 

Donc là en 400 mètres je fais mon héros anti-sexiste, anti-raciste et anti-spéciste… Donc je confirme que non, j’attends pas de médaille. Au contraire, j’écris ça pour témoigner que même un mâle blanc cis peut prendre conscience de ses privilèges et amender un tant soit peu sa conduite pour essayer d’en diminuer l’impact sur les dominé-e-s de tous poils (rapport aux rats, tout ça).

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La place du ou de la psychologue en institution et la place de son ou sa stagiaire

 

La question fondamentale à toujours se poser, répétait à l’envi Jean Oury, est « qu’est-ce que je fous là ? », manière plus familière d’interroger sur la place du ou de la psychologue en institution. Le psychanalyste facétieux relèvera d’ailleurs qu’est utilisé dans cette question le verbe « foutre », désignant l’acte sexuel…

 

Afin d’alléger la lecture, partons du principe qu’en tentant de répondre à cette question, c’est en me projetant dans ces deux rôles, ce pourquoi j’emploierai le masculin et non l’inclusif ; au reste il s’agit d’un exercice de réflexion personnelle.

 

Le psychologue en institution

 

Le psychologue est un être humain adulte, et l’être humain étant un animal social, cet animal n’est pas arrivé là en impesanteur sociale. Il traîne dans son sillage, tel une comète, une myriade de particules agrégées lors de son histoire infantile, adolescente, amicale, familiale, amoureuse, professionnelle. Et à l’inverse d’une comète, ces particules le poussent également. Cette histoire personnelle, sans doute émaillée de douloureux moments, l’a amené à faire profession d’aider celles et ceux dont la psyché les fait souffrir.

 

Le psychologue en institution, c’est donc avant tout une personne qui ne peut pas être là par hasard, qui a fait un choix de métier mais plus largement un choix de vie reposant sur l’aide, sur l’assistance, sur le soin. C’est un soignant. Mais ce n’est pas un soignant seul. Il a fait le choix de la pratique en institution plutôt qu’en cabinet libéral, même si ce choix peut en partie être motivé par des aspects de sécurité financière, exigence qui n’est bien sûr pas à négliger elle-même.

 

Même si Tosquelles nous apprend que la relation duelle n’existe pas, la pratique en cabinet libéral relève tout de même de l’intimité, de la dualité avec le patient, mais pour le soignant d’une certaine solitude. Inversement, l’institution est un cadre un peu foisonnant où de nombreuses professions se côtoient pour tendre, dans le meilleur des cas, vers un objectif commun.

 

Étymologiquement, une « institution » est une structure debout ancrée dans le sol, la même racine qu’une « statue ». C’est donc une structure qui a des racines dans le sol, dans le temps, qui préexistent à l’arrivée du psychologue dans ses murs, et qui lui survivront à sa sortie, alimentée par les pierres qu’il y aura ajoutées.

 

Le psychologue arrivant en institution, dès lors, doit nécessairement faire preuve d’humilité. Il découvre un univers qui fonctionne, plus ou moins bien, mais qui fonctionne sans lui, et ne l’attend pas forcément outre mesure pour continuer à fonctionner, plus ou moins bien. Il doit aussi faire preuve de curiosité : ces racines, il faut les suivre, quitte à creuser un peu, il faut demander aux personnes déjà là leur point de vue, leur histoire, et confronter les versions. En un mot, faire une anamnèse de l’institution, ce qui va de soi puisque Jean Oury, encore lui, nous dit que vouloir soigner les patient·e·s sans soigner l’institution, c’est de la folie, or tout soin commence par une anamnèse, et particulièrement dans l’orientation analytique.

 

Ce qui ne veut pas dire que le psychologue en institution commence dès le départ à vouloir soigner l’institution ! Ce serait là sans doute très présomptueux de sa part, et sans doute également voué à l’échec. Mais connaître les murs, les personnels, les patient·e·s, les pratiques, lui permettra de trouver ou de faire sa place plus à l’aise.

 

Trouver ou faire sa place ? C’est l’un ou c’est l’autre ? En réalité, il s’agit là de deux places :

  • La place à laquelle le psychologue est projeté par les attentes, les représentations des équipes soignantes, personnels et patient·e·s, qu’il faut trouver ;
  • La place à laquelle le psychologue se voit lui-même comme idéal du moi professionnel, dans le meilleur des mondes, et lui permettant d’exercer sa profession conformément à ses propres attentes et objectifs, qu’il faut se faire.

 

Après, c’est très simple, il suffit de faire coïncider les deux.

 

Bon, peut-être pas si simple… Voire pas simple du tout. Néanmoins, le psychologue a un avantage : il est en principe formé à détecter les représentations et les mécanismes de projection. Il doit donc pouvoir au moins distinguer à quelle place l’institution entend le mettre, et ce assez rapidement, en quelques semaines ou quelques mois. Reste la majeure partie du travail : travailler sur le discours pour faire évoluer cette place projetée et la rapprocher le plus possible de la place souhaitée.

 

Pour ce faire, le psychologue a donc deux outils : son savoir et sa créativité. L’un ne vaut pas grand-chose sans une dialectique avec l’autre. Ses connaissances lui permettent de mettre en œuvre une certaine compétence sociale, dont la matière première est la relation humaine, qui va bien au-delà de la seule action de soin et qui s’adresse bien au-delà des seul·e·s patient·e·s. Cette compétence sociale, si elle lui vient sans doute en partie de son histoire personnelle qui l’a conduit à la mission ô combien humaine de « soigner des fous », doit lui venir également de sa formation universitaire où on lui enseigne le respect de la personne humaine et de la différence, l’égalité de traitement, la solidarité.

 

En particulier, le psychologue en institution est évidemment un travailleur, réuni dans une communauté de travail avec d’autres travailleur·euse·s. Une communauté de travail implique nécessairement une communauté d’intérêts, une communauté de risques professionnels, et une subordination juridique à un même employeur. Le psychologue en institution n’est donc en aucun cas seul, à part, cowboy ou loup solitaire, et même s’il procède nécessairement à des entretiens privés avec des patient·e·s, il cherche à interagir le plus possible avec les autres travailleur·euse·s qui sont là dans le même but que lui. Il doit veiller notamment, même s’il fait souvent partie de l’équipe de direction d’un établissement, sans avoir pour autant de responsabilité hiérarchique sur une équipe, à ne pas être « du côté de la direction », ni « du côté des personnels ». Il est « du côté de la santé mentale », des patient·e·s d’abord, mais des personnels tout autant, et de la direction itou.

 

Il ne « choisit pas de camp », mais il n’est pas neutre pour autant : son engagement est ce qui l’a conduit ici. Il est engagé pour la prise en compte de la composante psychique des individus, considérés isolément ou collectivement. Mais voilà que c’est ma propre queue de comète qui me rattrape quelque peu…

 

Le psychologue est donc outillé de son savoir, ce qui peut être un outil à double tranchant. Il est souvent considéré par son entourage dans l’institution, que ce soit par le public accueilli ou par les personnels, comme « supposé savoir ». Or on apprend par ailleurs au psychologue à s’appliquer la maxime socratique : « tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. » Voilà de quoi engendrer une certaine dissonance cognitive, qui sera utilement résolue, toutefois, par une attitude humble et beaucoup de travail. Le travail donne le bagage qui permet de savoir un minimum, tout de même, ce qu’on est « supposé savoir », et l’humilité permettra de faire comprendre à autrui que ce qu’on ne sait pas encore, on souhaite fort l’apprendre au contact de cet autre.

 

Il désamorcera ainsi la position parfois un peu magique de chamane qu’on peut inconsciemment – voire consciemment – lui prêter. Le psychologue ne sait pas, il sait comment faire surgir le savoir, c’est un peu un sourcier, sans le bout de bois magique (mais avec Laplanche).

 

Deuxième outil : la créativité. Elle repose évidemment beaucoup sur du bagage théorique, elle aussi. Mais elle me semble être affaire de gymnastique intellectuelle, et je pense que comme en gymnastique, les étirements permettent la souplesse. Là où la pratique en cabinet est bien plus normée, pour atteindre même la « situation établie » winnicottienne avec les enfants, la pratique en institution, mot qui partage pourtant son étymologie avec « établie », est bien différente, de par la pluridisciplinarité qui y règne.

 

Selon les types d’institution, le psychologue devra faire de la gymnastique soit pour générer de la demande, soit pour générer de l’offre, et sans doute le plus souvent un peu des deux. Pour cela, en plus de ses connaissances, il devra cette fois mobiliser aussi son histoire personnelle, ses compétences extraprofessionnelles, son vécu, sa sensibilité, ses goûts, car il mettra de lui-même dans la variété de prises en charge, d’entretiens, d’ateliers, de réunions auxquelles il participera. Il fera bien sûr face à ses propres réticences – peur de l’échec, manque de confiance en soi – et à l’inertie plus ou moins grande de l’institution elle-même, mais après quelques courbatures ou élongations, la gymnastique entraînera la souplesse et les exercices se feront plus intéressants, et ce qu’il aura mis de lui se retrouvera forcément en positif chez les patient·e·s.

 

Le psychologue stagiaire en institution

 

Et le stagiaire dans tout ça ?

 

Il me semble que le développement sur l’anamnèse de l’institution lui est tout aussi applicable. L’humilité et la curiosité doivent être ses maîtres mots, plus encore qu’au psychologue en poste.

 

Il y a dans tout stagiaire un Iznogoud qui voudrait être calife à la place du calife. Ironiquement, « stagiaire » partage lui aussi la racine « sta » avec « institution », mais par un cheminement bien plus long qui en fait aujourd’hui à l’inverse un « statut » plutôt précaire. (Oui, l’étymologie est un de mes dadas). Le stagiaire a donc une part d’identification à son psychologue référent, qu’il va placer, si toutefois le courant passe et sa pratique lui convient, à une place d’idéal du moi, en quelque sorte.

 

Ce n’est pas un problème en soi, mais il faut en garder la mesure. Chaque psychologue fait sa propre place, comme on l’a dit plus haut, avec son vécu, son savoir et ses outils, et le stagiaire doit déjà en être conscient. Idéalement, son humilité doit le conduire à observer et emmagasiner la pratique de son référent, et sa curiosité doit le conduire à se demander : aurais-je pu ou voulu faire mieux ou autrement ?

 

De même, le stagiaire n’est pas encore calife, il ne doit donc pas se laisser aller à émettre des flatulences plus haut que son postérieur : il doit rappeler son rôle de stagiaire à son référent et aux autres intervenants de l’institution, mentionner lorsqu’il ne pense pas avoir la qualification requise pour effectuer une tâche, sous peine de risquer de mettre en péril un·e patient·e.

 

En revanche, il doit être conscient que n’étant « que » stagiaire, au surplus non indemnisé pour un certain nombre de stages, la communauté de travail ne va sans doute pas le considérer comme travailleur à part entière, et risque de l’ignorer, presque par héminégligence. Il faut donc qu’il s’intéresse, à tout, à toutes et à tous. Il faut aller dire bonjour au secrétariat, au standard, à la compta, écouter les conversations à la machine à café, arriver un peu en avance, repartir un peu en retard.

 

Lorsque je suis arrivé dans mon premier stage en formation d’inspecteur du travail, j’étais jeune, timide, c’était ma première expérience professionnelle, je me suis installé dans le bureau qu’on m’a donné et j’ai ouvert des dossiers de ma maître de stage. Au bout de quelques jours, celle-ci m’a appris que les collègues me trouvaient malpoli parce que je ne disais pas bonjour dans le couloir. Je ne disais pas bonjour parce que je ne savais pas encore identifier qui était qui, qui travaillait là ou qui était usager de passage. Je me suis pris ce reproche comme un autobus en pleine poire. Je me suis aperçu que je priorisais mes bonjours en fonction d’une espèce d’utilité sociale immédiate. Et je me suis promis d’essayer d’arrêter, à tout prix. Je suis allé chaque matin faire le tour de tous les bureaux voisins, j’ai dit bonjour aux usagers comme aux collègues. Je me suis forcé au début, mais comme Alain nous l’a appris avec le sourire, l’on s’y force puis on y prend goût. Et je me suis senti plus humain.

 

Le stagiaire doit faire preuve d’ouverture d’esprit, il se peut qu’il voie des choses qui ne lui conviennent pas intellectuellement, et il se peut qu’il découvre à l’usage qu’elles fonctionnent pourtant très bien. Il doit s’efforcer, si possible, d’accompagner le plus de personnes différentes dans leur pratique, car sa propre pratique finale sera un méli-mélo de ces pratiques rencontrées et de sa propre sensibilité. Il doit se laisser étonner, car l’étonnement est un luxe qui permet d’éviter l’écueil de la ritualisation ou de l’hospitalisme, qui guette toujours l’institution, tapi dans l’ombre.

 

Cet étonnement, il faut bien entendu qu’il en fasse part en supervision, et le cas échéant également en analyse, afin de s’entourer de tous les conseils utiles pour le digérer en nutriments bénéfiques. Sa précarité et son rôle à la fois « un peu partout » et « un peu nulle part » peuvent être des fardeaux lourds à porter pour deux épaules, aussi bien bâties soient-elles, et il faut avoir le courage de s’en décharger à l’occasion sur d’autres épaules comme Atlas sur Héraclès.

 

Je crois qu’en dernier mot, le stagiaire doit aussi être heureux. Facile à dire. Mais il doit être heureux de pouvoir profiter de ce temps pour apprendre, sans la responsabilité du soin en lui-même, mais avec la vocation d’y parvenir. De telles occasions ne se présentent pas tous les quatre matins dans la vie, il serait dommage de ne pas s’en rendre compte sur le moment.