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Langue au persil et sibboleth

 

Un schibboleth est un moyen de distinguer un groupe de locuteurs au sein de la communauté des locuteurs d’une même langue. C’est une sorte de test linguistique, de révélateur, dont le résultat ne peut presque pas être contrefait, et qui place immanquablement le locuteur testé dans une catégorie.

 

Schibboleth (שִׁבֹּלֶת) signifiait en hébreu « épi » à l’époque biblique. Mais on s’en fout. L’important, c’est que le mot a été utilisé lors d’un conflit opposant la tribu de Galaad à celle d’Éphraïm, raconté dans le Livre des Juges. La tribu d’Éphraïm prononçait la première lettre du mot [s], prononciation erronée, alors que celle de Galaad avait la prononciation correcte [ch]. À la défaite des Éphraïmites, un certain nombre d’entre eux, pour éviter de se faire massacrer, ont voulu traverser le Jourdain et se réfugier en Galaad. Les soldats ont alors désigné à chaque fuyard un épi dans un champ et leur ont demandé de prononcer le mot : il était impossible pour eux de soupçonner le stratagème, et les Éphraïmites disaient donc [sibboleth], et étaient occis sur le champ (c’est le cas de le dire).

 

L’épisode montre qu’on n’a pas conscience de la variante linguistique qu’on parle, en règle générale. On n’est conscients que des usages qui s’en écartent, et on les prend juste pour déviants, incorrects. Il n’est donc pas forcément facile de passer avec succès un test de schibboleth, et c’est pourquoi ces tests sont très fréquents dans l’Histoire, jusqu’à nos jours.

 

Sans recopier Wikipedia, je vous laisserai aller lire tout ça si ça vous intéresse, mentionnons deux utilisations relativement récentes.

 

Lors de la Première Guerre mondiale, des prisonniers de guerre allemands essayaient de se faire passer pour alsaciens, puisque la France considérait l’Alsace comme française quoique annexée par l’Allemagne en 1871. Les prisonniers alsaciens bénéficiaient donc d’un traitement plus favorable. Lorsque les soldats capturés venaient des régions limitrophes de l’Alsace, Brisgau, Forêt-Noire ou Rhénanie, ils pouvaient assez facilement prendre un accent et une prononciation alsaciennes convaincantes, et espéraient ainsi passer pour alsaciens et s’en tirer. Mais le schibboleth existe en plusieurs versions : phonétique, tonale, grammaticale ou lexicale.

 

Les autorités françaises, conseillées par un linguiste alsacien, montraient donc un parapluie aux prisonniers de guerre et leur demandaient ce que c’était. Les Allemands répondaient avec l’accent alsacien « Schirm » ou « Regenschirm ». Seuls les véritables alsaciens avaient en eux la variante lexicale issue du français « Barabli » (déformation phonétique de parapluie). La justice ironique de la chose est frappante, puisque les Alsaciens bénéficiaient ainsi d’un traitement favorable en étant justement reconnus par un mot qui atteste linguistiquement leur proximité bien plus grande avec la langue française et la France que les autres locuteurs germaniques.

 

Autre exemple, et après j’en viens au propos principal de cet article. Dans les années 1930 à Haïti – ou « en Haïti », comme vous voulez. Par contre on dit « à Amiens », « à Argenteuil » ou « à Anvers » ; et on dit aussi, de par le fait, « à Avignon », et pas « en Avignon ». C’est un pur snobisme fondé sur aucune justification linguistique. Il n’y a jamais eu aucun souci à prononcer « à A » en parlant de lieu, ni pour Avignon, ni pour aucun autre toponyme. Sinon on aurait depuis des siècles prononcé « en Amiens », « en Argenteuil » ou « en Anvers ». Ce qui n’est pas le cas. Et l’histoire que c’est « en Avignon » parce qu’on rentre dans les murailles est grotesque. Bref – à Haïti donc, il ne s’est rien passé.

 

C’est dans la République dominicaine voisine que beaucoup d’Haïtiens s’étaient infiltrés pour y travailler. Les autorités dominicaines sont donc allées dans les champs (on parle beaucoup de champs j’ai l’impression, influence du champ lexical ?) et ont montré du persil aux ouvriers. Les Dominicains n’ont eu aucun mal à prononcer le mot espagnol « perejil », mais les Haïtiens, même s’ils parlaient pas trop mal l’espagnol, avaient beaucoup de difficultés à le prononcer et étaient démasqués (et massacrés hein, je vous rassure). J’imagine que le prénom espagnol « Jorge », imprononçable pour la plupart des francophones, aurait bien marché aussi, mais il n’y en avait peut-être pas un disponible dans chaque champ. N’empêche, utiliser du persil pour un sibboleth, il fallait le faire !

 

Tout ça pour dire quoi, à part du Wikipedia ? Tout ça pour dire qu’au sein même du français de France, des schibboleths peuvent exister, et que je vais vous en donner quelques-uns issus de mes propres observations, qui vous permettront de situer vos interlocuteurices géographiquement.

 

Au sein du français de France, qu’on croit très centralisé par le jacobinisme supposé de notre État et de notre mentalité, il subsiste en réalité beaucoup de particularités de différentes sortes, et c’est très bien comme ça, la langue n’en est que plus riche et vivante.

 

Tout le monde connaît les accents. Il est en général assez facile pour tout locuteur français de France d’identifier quelques accents : l’accent « du Nord » (chtimi ou picard), l’accent marseillais et l’accent toulousain, parfois simplement « l’accent du Sud », et éventuellement l’accent « de l’Est », souvent l’accent alsacien. En dehors de ça, pas grand-chose, en français de France.

 

À côté de ces accents, on trouve aussi du lexique, qui place les locuteurs. La célèbre opposition « chocolatine/pain au chocolat », mais aussi un certain nombre d’autres usages comme « sac/sachet/poche/cornet » pour parler d’un sac plastique, etc. Ces usages lexicaux sont assez facilement reconnaissables pour le locuteur standard, car ils dévient de manière assez évidente du français de référence normalisé, une sorte de francilien technocrate.

 

Mais il y a encore plus subtil, et c’est ce dont je veux vous parler. Il y a des variantes de langue qui sont presque imperceptibles, phonétiques sans être un accent, lexicales ou grammaticales sans être évidentes à l’oreille, et qui permettent néanmoins de situer l’interlocuteurice. En tout cas de situer soit d’où viennent ses parents, soit où ille a été à l’école, voire les deux.

 

Je vous donne les quelques exemples que j’ai identifiés régulièrement et que j’utilise, mais il y en a bien sûr beaucoup d’autres.

 

Vous pouvez identifier certaines personnes par la prononciation presque exclusive d’un seul mot : « œuvre ». Certaines personnes vont vous le prononcer le plus naturellement du monde [øvʁ], au lieu de [œvʁ] en français standard. La première voyelle sera rendue comme celle du mot « jeu », au lieu de celle du mot « beurre ». C’est un schibboleth phonétique qui vous permet de situer l’enfance de votre interlocuteur, dans mon expérience, au nord-est du Lyonnais ou en Franche-Comté, à peu près. Ces personnes n’ont en général aucun accent identifiable, n’utilisent aucun mot régional dans leur conversation avec des non-régionaux, et ne seront identifiables que grâce à cette voyelle, et presque exclusivement dans ce mot.

 

Certaines personnes ont perdu totalement l’accent méridional, mais vont « se trahir » par une construction grammaticale qui peut passer inaperçue ou tout simplement pour fautive : rendre indirect par la préposition « à » un complément d’objet direct lorsqu’il désigne une personne humaine. « Tu devrais aider à ton frère », voire « Tu devrais lui aider », « non mais tu l’as vu à lui ? », « il nous aime bien à nous » etc. Techniquement, c’est un marquage différentiel de l’objet ou accusatif prépositionnel. Je ne le savais pas jusqu’à maintenant, en écrivant cet article, mais par ailleurs on s’en fout. Dans mon expérience, ces tournures se retrouvent chez des personnes issues grosso modo du périmètre de l’actuelle région Occitanie. Je croyais que c’était une survivance de l’occitan ou une influence de l’espagnol proche, où le complément d’objet est effectivement rendu indirect par la préposition « a » lorsque c’est une personne, mais il semblerait que ce soit une variante qui existait un peu partout en France, que le français standard a proscrit très tôt, et qui a survécu à cet endroit et pas ailleurs, peut-être effectivement à cause – ou plutôt grâce à l’occitan et à l’espagnol. De fait, ces tournures semblent subsister plus couramment dans les parlers belges, suisses et canadiens qui n’ont pas subi la pression normalisatrice du français de France standard. Exemple donc de schibboleth grammatical assez subtil, indépendamment de tout accent ou de tout élément de lexique.

 

Un petit détour par l’Ouest : vous avez une valise à mettre dans le coffre d’une voiture. Demandez à quelqu’un « Tu penses que ça loge ? » : s’il ne vous regarde pas avec des yeux ronds d’incompréhension, il vient sans doute de Haute-Vienne ou du Poitou. Ici, c’est un emploi lexical d’un verbe qui existe en français standard, mais qui n’est pas usité de manière intransitive et sans complément de lieu. J’ai d’ailleurs pu vous trouver une sorte d’isoglosse pour cette expression, que vous trouverez sur ce lien. C’est quoi une isoglosse ? C’est la frontière entre la zone où on utilise telle variante linguistique et la zone où on utilise telle autre variante.

 

Enfin, je vais évoquer les régionalismes que je connais le mieux, pour avoir vécu 7 ans en Lorraine : ceux de l’Est. Lorsque je m’y étais installé, j’avais noté au fur et à mesure et avec délectation toutes les particularités des parlers locaux. Il y a beaucoup de particularités lexicales qui ne sont pas l’objet du présent article. Beaucoup viennent de l’allemand ou des dialectes germaniques locaux (personne ou presque ne parle d’un coup de « tampon » sur un document en Lorraine, on utilise un « schtempel/schtampel » ; on ferme bien sa schniss quand on n’a rien à dire, on renifle sa schnouguel, on mange un petit schtuck etc.). Certains sont plus larges comme la clenche de la porte, clencher la porte, qu’on trouve ailleurs dans l’Est.

 

Grammaticalement, il y a la construction « je vais lui le dire », assez immuable au moins en Moselle, et sans doute un reste ou une influence germanique. De même, la tournure « Rejoins-nous, on est toujours encore au restaurant », calque de l’allemand « immer noch ».

 

Mais il y en a un qui est presque indétectable et qui pourtant est tout aussi significatif : l’utilisation de la locution « là-haut » dans un emploi général et non spécial. Les locuteurs du français standard utilisent la locution « là-bas » dans un emploi général, c’est-à-dire indépendamment de la situation moins élevée ou non de la destination mentionnée. Un Parisien, un Breton, un Bordelais vont vous dire le plus sérieusement du monde « Je suis allé dans les Alpes, il y avait beaucoup de neige là-bas. » Ils n’utiliseront « là-haut » que dans le cas où ils veulent mettre l’accent sur la situation plus élevée du lieu mentionné, soit au sens propre « Ah non tu vas pas encore me faire monter là-haut sur le toit pour régler la parabole ! », soit au sens figuré « Les décisions sont prises par des glandus là-haut au ministère »…

 

Dans l’Est, et dans un périmètre dont je n’ai pas encore réussi à établir l’isoglosse, mais qui comprend dans mon expérience l’essentiel de l’actuelle région Grand-Est, donc aussi près de Paris que Reims par exemple, l’emploi est plus ou moins inversé. C’est « là-haut » qui est employé généralement. Les gens vont vous dire sans sourciller « On se retrouve à ta voiture au parking souterrain ? Ok je te retrouve là-haut à 15 heures. » Dès que j’entends cet emploi général de « là-haut », je dis à la personne « vous êtes de l’Est ? » et là elle me regarde éberluée, totalement inconsciente qu’elle a pu me donner la moindre information en ce sens. Je me sens très Sherlock Holmes, je frime un peu, mais j’explique, et tout le monde est content.

 

En conclusion, j’ai rien à dire de plus. C’est tout. Si vous connaissez des schibboleth de ce genre, parlez-en moi, j’en suis fort friand.

 

 

 

 

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Le klaxon : vagissement de l’auto-chiard

 

J’habite au-dessus d’un carrefour de plusieurs rues très passantes, où se trouve de surcroît une supérette dont la place réservée aux livraisons est souvent prise : les camions de livraison doivent donc s’arrêter en pleine voie, occasionnant occasionnellement une occlusion.

 

Le principal désagrément de cette situation n’est pas pour moi la fluidité du trafic, puisque je n’ai pas de voiture et que j’en utilise très rarement. Ce n’est pas non plus l’odeur de pollution, elle n’est pas pire que dans tout Paris – pour l’anecdote, je reviens de 4 jours dans les Alpes, et le premier matin où j’ai repris le travail à Paris et attendu le tram, je me suis dit « Doukipudonktan !? »

 

Le principal désagrément, c’est le bruit. Ma chambre donne côté rue. Y dormir la fenêtre ouverte reviendrait à essayer de s’endormir devant les haut-parleurs du Hellfest. C’est ininterrompu. Tout le jour et toute la nuit. La nuit, les voitures passent en trombe, les motos en pétaradant. Le jour, les véhicules freinent pour le feu rouge, accélèrent pour le feu orange, se retrouvent coincés au milieu du carrefour, redémarrent au feu vert. Le bus s’arrête au pied de l’immeuble, aussi ai-je droit toutes les 5 minute à partir de 5h45 et jusqu’à minuit et des brouettes à « Bus 96, cet autobus a pour terminus porte des Lilas ».

 

Mais le pire bruit, celui dont je veux vous parler aujourd’hui, celui qui me rend alternativement fou et psy, c’est le klaxon.

 

Le klaxon, connu réglementairement sous son nom générique d’avertisseur sonore, a été monté sur les premières voitures car elles étaient électriques : elles faisaient peu de bruit en roulant, les piétons n’étaient pas encore habitués à leur présence qui n’était pas encore omniprésence. On trouvait même semble-t-il des panneaux à l’entrée de petites agglomérations enjoignant aux automobilistes de sonner leur klaxon pour avertir les résidents.

 

Mais cet usage fut vite rendu obsolète par l’arrivée des moteurs à explosion à pétrole. Les voitures firent du bruit, néanmoins on ne démonta pas l’accessoire pour autant. Pourquoi ? Donnez un jouet qui couine à un enfant, et essayez ensuite de le lui reprendre… Il y a une raison pour laquelle l’humain devient fou s’il reste trop longtemps dans une chambre anéchoïque : pour l’humain, le bruit, c’est la vie.

 

L’autre jour, je sors de chez moi et je vais attendre mon bus. Devant la supérette, un camion de livraison arrêté, pas encore en train de décharger. Il crée donc une impossibilité de passer dans son sens, puisque des véhicules arrivent en sens inverse. La première voiture derrière lui hésite à passer, vérifie que personne ne vient. Trop longtemps au goût d’un camion deux véhicules derrière : il klaxonne. Notons que les camions ont en général des klaxons à compresseur, qui génèrent un niveau sonore d’environ 117 décibels, tandis que les voitures ont typiquement des klaxons électriques qui ne génèrent que 108 décibels. Oh, 9 décibels de plus, c’est pas beaucoup… En fait si, c’est une échelle logarithmique, donc c’est 8 fois plus fort !

 

La première voiture finit par passer, c’est à la deuxième d’hésiter : rebelote, reklaxon. Il m’énerve. Il est 7h30 du matin. Des gens dorment. Et ce gugusse brandit ses 117 décibels parce que ça ne va pas assez vite à son goût. Enfin, il est en pole position derrière le camion de livraison. Mais cette fois ce sont les voitures en sens inverse, arrêtées au feu rouge, qui l’empêchent de déboîter pour doubler. Il va rereklaxonner. Je le sens. Bingo ! Il rereklaxonne. Encore.

 

Alors je quitte mon arrêt de bus, je traverse la rue, je vais sous sa fenêtre ouverte, et je lui hurle dessus. Je génère beaucoup moins de 117 décibels, rassurez-vous. Je lui hurle d’arrêter de klaxonner comme ça, qu’il réveille des centaines de gens qui aimeraient bien dormir, que ça ne sert strictement à rien, que ça ne fera rien avancer d’un pouce, je l’engueule, je lui dis que c’est une infraction pénale (article R416-1 du code de la route), qu’il est strictement interdit de klaxonner en agglomération sauf en cas de danger immédiat, il est où son danger ? Le mec est un peu interloqué, mais pas tellement. Il est bien protégé par sa carlingue métallique, j’y reviendrai. Il finit par me répondre « Mais ça fait dix minutes que je suis bloqué ! », mais ça ne fait pas dix minutes, bien évidemment, tout juste deux ou trois, mais ça aussi j’y reviendrai. Enfin, la file opposée se libère, je lui hurle une dernière fois dessus « allez-y maintenant, dégagez, puisque vous êtes si pressé, dégagez ! » Et là il me répond cette perle qui aurait pu me faire tomber sur place : « non mais j’suis pas pressé. »

 

Cruel aveu. Tout est dit. On va reprendre ça bien calmement, et en retirer les enseignements psychologiques.

 

Les principaux enseignements de cet épisode absurde sont : le sentiment de protection, la distorsion temporelle, l’impatience et la pensée magique générées par l’habitacle métallique. Ces caractéristiques ont un point commun : ce sont des caractéristiques infantiles.

 

L’enfance, c’est la période où le cercle familial joue en principe le rôle de médiateur entre la période fœtale et la période adulte. Pendant la période intra-utérine, le fœtus n’a pas besoin de manifester le moindre souhait, ses besoins sont tous comblés au fur et à mesure de leur apparition. Il n’existe aucun délai entre l’apparition du besoin et sa satisfaction. La naissance fait cesser cette période : à l’apparition d’un besoin, le nourrisson doit émettre un souhait, et son seul moyen de le faire est le bruit, par les cris ou les pleurs, ce qu’on appelle vagissements. Mais le nourrisson bénéficie d’un traitement où le délai entre l’émission du souhait et sa satisfaction est minime, en tout cas rendue la plus minime possible. Il pleure, on vient le nourrir, changer sa couche, le prendre dans les bras, jouer avec lui. Cela génère en lui une pensée magique où il croit que son vagissement contrôle son environnement à sa guise, pour la satisfaction de ses besoins.

 

Grandir, devenir un adulte, c’est la phase suivante, celle où l’individu s’aperçoit que ses vagissements ne contrôlent pas son environnement, que son environnement est composé d’autres individus qui satisfont volontairement et temporairement ses besoins, et que ces autres individus ont aussi des besoins que le sujet va pouvoir à son tour satisfaire.

 

Ma thèse est qu’environ 90% des humains n’atteignent pas ce stade et restent à vie des enfants. Mais cette proportion est à mon sens encore plus forte en ce qui concerne les automobilistes.

 

La tonne de métal qui constitue la carrosserie d’un véhicule joue le rôle de matrice de substitution. Un automobiliste est un être humain retombé en enfance, voire remonté en gestation. L’automobiliste, dans cette coque protectrice, est presque insurmontablement ramené en enfance. La raison n’en est pas seulement cette matrice. Le fait même qu’une tonne de ferraille puisse être déplacée à sa guise par une simple pensée manifestée par une légère pression du pied droit est de nature à faire resurgir avec vigueur de son enfance la pensée magique et l’absence de délai entre souhait et satisfaction. (Voir une introduction aux liens entre l’automobile et la pensée magique ici et deux exemples ici et )

 

Du coup, quand on est derrière un volant, et je n’en suis pas exempt, on devient complètement con. Oui parce que les nourrissons, c’est peut-être très mignon, mais c’est aussi complètement con. Pas pour rien qu’on les a appelés « enfants », de in-fans, celui qui ne parle pas, avec qui on ne peut pas avoir une conversation intéressante.

 

Et tout le phénomène klaxonnistique s’explique. Le klaxon, c’est le vagissement du chiard motorisé. Je suis dans ma matrice métallique indestructible, je peux la déplacer par la pensée accompagnée d’un très léger geste, et il y a autour de moi un entourage qui m’en empêche. Je ne veux pas le comprendre, je ne veux plus le comprendre. Je devrais pouvoir instantanément me déplacer, mais c’est rendu impossible par l’adversité. Alors je pleure. Alors je crie. Alors je vagis. Alors je klaxonne !

 

Quand j’entends des milliers de coups de klaxon par jour, je n’entends pas qu’un bruit. J’entends un abysse philosophique grave. J’entends une myriade de nourrissons ayant le permis et croyant aux miracles de leur pensée magique absurde. J’entends des bébés qui pleurent, mais qui n’ont pas l’excuse d’être des bébés, et qui sont tout sauf mignons. Dans ce rapport, l’adulte est le piéton, le cycliste. Le piéton ou le cycliste n’ont pas une centaine de décibels à leur disposition, et se mouvoir leur coûte un effort, sans matrice métallique protectrice. Alors ils font ce que font les adultes : ils attendent. « Donc tu admets que les gens sont parfois adultes, puisque tous les automobilistes sont aussi piétons à un moment ? »

 

Oui, mais contraints et forcés. Mais ce qui me terrifie, c’est que c’est aux nourrissons qu’on a confié une tonne de ferraille qu’ils peuvent lancer sans effort à des vitesses effroyables, et que les moins protégés s’ils les croisent ne sont pas les autres nourrissons dans leurs landaus, mais les adultes à pied ou à vélo.

 

Wikipedia dit que la ville de Shanghai a complètement interdit le klaxon. Mais les articles de presse que j’ai pu lire disent que ça n’est que de pure forme, comme notre article R416-1 du code de la route. Pire, notre article R313-33 dudit code oblige absolument tout véhicule à moteur à être doté d’un klaxon ! Alors qu’il ne peut servir que pour donner les avertissements nécessaires aux autres usagers de la route hors agglomération – en pratique uniquement en montagne ou dans un tunnel courbé, à ma connaissance – et qu’il est totalement interdit en agglomération, sauf cas de danger immédiat, cas dont je ne visualise pas bien les contours pour qu’il soit évité par un coup de klaxon.

 

En pratique, le klaxon est obligatoire, mais il ne sert à rien. À strictement rien. Ce n’est pas un composant de sécurité, absolument toutes les situations que je peux imaginer pourraient être aussi sûres sans klaxon qu’avec, en réduisant par exemple tout simplement un peu l’allure. À tout le moins, il est totalement inutile en agglomération, et devrait être radicalement interdit. Sauf qu’interdire l’usage d’un klaxon si celui-ci est monté en série serait comme interdire à un nourrisson de vagir : vain.

 

Nous sommes donc pollués, et je ne suis pas sûr qu’il vaille mieux entendre ça que d’être sourd

Version TL;DR de cet article en vidéo.