Aller au contenu principal

Le fétichisme : quand une déviance devient la norme (n°13)

31 août 2020

Conclusion

Nous espérons avoir démontré que les conditions d’apparition d’un fétiche lors du développement psycho-sexuel infantile du sujet sont assez largement répandues. La plupart des enfants traverseraient un « moment fétichique », qui serait concomitant à la fois à des expériences de satisfaction libidinale lors du nourrissage et à des explorations sensorielles prégénitales. Cette condensation de sensations positives mais quelque peu déroutantes prendrait un support extérieur, déterminé symboliquement ou non, mais sans doute déterminé par sa fréquence d’apparition dans l’entourage de l’enfant lorsqu’il éprouve ces sensations, pour être rappelées en leur absence par l’hallucination.

Une portion de la sexualité du sujet, investie très tôt sur ce support extérieur – le fétiche – ne s’en détacherait plus par la suite, peut-être encore moins chez les hommes que chez les femmes. Elle s’en détacherait d’autant moins que le fétiche a servi à l’époque de bouée de sauvetage pour rappeler hallucinatoirement des satisfactions qui se faisaient trop rares ou trop courtes, dans des cas où le milieu dans lequel l’enfant a grandi était défaillant ou maltraitant. Nous avons mentionné à plusieurs reprises, à la suite de différents auteurs, une composante intellectuelle dans l’apparition du fétiche. Ni lesdits auteurs ni notre présent travail n’a pu réellement lui donner d’explication, et ce pourrait être l’objet de recherches ultérieures que d’établir s’il existe ou non une corrélation entre le niveau intellectuel infantile puis adulte et la manifestation plus ou moins forte d’un fétiche sexuel.

Nous avons également relevé que l’appréciation de l’ampleur du « phénomène fétichiste » dépendait très fortement de la définition qu’on retenait du mot « inhabituel » dans la définition sémiologique du fétichisme retenue par les classifications (CIM et DSM). Des études que nous avons cité, et de l’ampleur et de la diversité de ses manifestations sur internet que nous avons illustrée par la « règle n° 34 », il nous semble qu’il est de plus en plus difficile de considérer que l’intérêt sexuel pour un fétiche aussi commun que le pied ou la chaussure est « inhabituel », statistiquement parlant. Il est même fort probable qu’il soit encore plus courant que l’intérêt pour un ou une partenaire de même sexe. De ce fait, il semble que la définition pathologique qui persiste dans les classifications précitées est en réalité teintée d’une couleur morale, que nous avons relevée tout au long du présent travail, et qui reste un filigrane particulièrement désagréable mais tenace de l’appréciation sociale de la sexualité. Au reste, l’initiative « Revise F65 », qui militait pour l’abandon de ces diagnostics comme pathologies, a finalement obtenu gain de cause. La CIM-11, approuvée par l’assemblée générale de l’OMS en mai 2019, et qui entrera en vigueur en 2022, ne contiendra plus que les paraphilies dont l’objet est par ailleurs illicite, comme le voyeurisme, l’exhibitionnisme, le frotteurisme ou la pédophilie.

Parmi les éléments remarquables rencontrés au cours du présent travail, il y a aussi le constat que beaucoup des auteurs et autrices qui ont travaillé sur la question du fétichisme en présentaient des degrés divers mais souvent assez marqués dans leur vie psychique et sexuelle. On citera les exemples de G. Clerambault, fétichiste des drapés et du pli des étoffes et qui y consacrera un cours aux Beaux-Arts, ou de H. Ellis, qui s’était longtemps considéré impuissant jusqu’à ce qu’il découvre (ou admette?) sur le tard qu’il était excité par la vue d’une femme urinant, créant le mot « ondinisme » pour désigner ce phénomène. S’il n’y a là rien d’exceptionnel, puisqu’un élément de vécu de maladie est souvent à la source des vocations à soigner plus tard et professionnellement cette maladie, il faut y voir là encore confirmation que les sujets fétichistes ne sont pas à mettre au ban de la société et peuvent au contraire y contribuer de manière tout à fait productive.

Dernière remarque, le fétichisme sexuel semble être, d’après l’article précité de R. Munroe et M. Gauvain qui cite différents travaux, l’apanage des sociétés occidentales industrielles, et être à l’inverse très peu présent voire absent des sociétés dites « traditionnelles », malgré les réserves que fait ledit article sur ces résultats. Si l’on revient à notre introduction, on constate que le fétichisme comme concept était né en anthropologie de l’observation justement de ces sociétés « traditionnelles », et de leurs rites et cultes religieux. S’agirait-il là d’un cas d’appropriation culturelle, où le fétichisme emprunté a été redéfini pour revêtir une coloration occidentale, ou bien pourrait-on y voir un signe que notre rapport complexe fait de totems et de tabous à la sexualité est en réalité, à l’insu de toutes et de tous, la religion « traditionnelle » de nos sociétés occidentales ?

Nous terminerons par une formule qui aurait pu être le titre du présent mémoire si elle n’était par trop facétieuse : le fétichisme, c’est un fort-da où la bobine, lancée pas assez « fort », reste « da » pour toujours.

From → Psychologie

Laisser un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :