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Le fétichisme : quand une déviance devient la norme (n°11)

11 août 2020

B) Abord clinique du fétichisme chez l’adulte

Le fétichisme est peut-être l’un des concepts pour lesquels il existe la plus grande disparité entre son élaboration théorique et sa très faible présence effective en clinique. Nous chercherons donc à savoir pourquoi il apparaît si peu souvent dans la clinique, à savoir si ce manque est dommageable et dans ce cas comment pouvoir y remédier. Au vu des développements précédents, il nous sera nécessaire d’examiner la clinique du point de vue des deux bouts du spectre fétichiste que nous avons mis en lumière. En effet, si l’on peut constater que le fétichisme est très absent de toute clinique, les raisons et la portée de cette absence sont très différentes qu’il s’agisse du « petit fétichisme » ou du « grand fétichisme ».

1) Clinique du « petit fétichisme »

S. Freud remarquait, dès les Études sur l’hystérie en 1894, que ses patients et patientes ne parlaient, dans la cure, que très rarement de sexualité. On pourrait penser facilement que c’était là un signe des temps, causé par une certaine pudeur tendant à l’autocensure, dans la Vienne de la fin du XIXe siècle. Néanmoins, A. Green posait également la question en 1996 dans un article dont le titre ressemblait à une boutade : « La sexualité a-t-elle un quelconque rapport avec la psychanalyse? »1 Enfin, J. André ne dit rien de très différent en 2005 : « Une analyse, au sens fort du terme, avec ce que cela signifie de changement psychique, peut avoir lieu sans que de la vie sexuelle (génitale) du patient il ne soit guère question. »2

Cela dit, même si le discours sur le sexe s’est généralisé au XXe siècle, la répression puritaine n’a pas disparu, elle a simplement évolué, pris d’autres formes, comme l’explique M. Foucault dans son Histoire de la sexualité3. Foucault y explique que le discours sur le sexe n’a jamais été si pléthorique, mais qu’il a été confisqué par des catégories dominantes dans la construction d’un pouvoir – que constitue chez Foucault tout discours. Les catégories dominées ont été encouragées à le subir et à ne plus le parler, à ne plus se l’approprier. Il nous indique : « de l’enfance à la vieillesse, on a défini une norme du développement sexuel et caractérisé avec soin toutes les déviances possibles. »4 Dans le rapport de pouvoir ainsi dégagé, la norme serait l’apanage de l’aristocratie (au sens du gouvernement par les « meilleurs » autoproclamés), tandis que tout ce qui s’en écarte, tout ce qui en dévie, serait condamné à être dominé : chez les dominés, la déviance serait donc la norme.

Ces éléments rejoignent nos constats que tout un pan des sociétés contemporaines éprouve encore de la honte à l’idée de discourir de leur sexualité. Puisque l’on a supposé que sans doute des traces fétichiques, en tout cas des inclinations influençant la sexualité, se trouvent chez tous les adultes, le fait qu’on ne les retrouve que rarement dans leurs discours, y compris lorsqu’ils sollicitent une aide thérapeutique pour d’autres raisons apparentes, est un témoin douloureux de cette confiscation du « pouvoir » sur la sexualité populaire.

Cela étant, les manifestations de l’inclination fétichique dans le « petit fétichisme » sont justement assez légères, et peuvent donc aussi ne pas être ressenties comme un problème pour le sujet. Elles peuvent apparaître dans la répétition des choix d’objets, mais elles n’entravent pas a priori la fonction sexuelle du sujet ni sa vie sociale. Dans ces cas, on peut voir jouer le fétichisme comme « facilité » sous l’angle de la contrainte. On peut y voir une analogie avec la « religion » de l’obsessionnel, sa névrose de contrainte, qui est ressentie par lui plutôt comme une facilité lui indiquant comment agir et réagir aux évènements de la vie, que comme une souffrance entravant sa liberté. Le fétiche, se retrouvant dans la répétition des choix d’objet, serait de même une « facilité magique » pour le fétichiste lui épargnant l’embarras du choix des multitudes de partenaires potentielles en ne fixant son désir que sur quelques-unes, et lui épargnant toute créativité dans sa vie sexuelle en la laissant constante.

S. Freud relève ainsi, dans son article de 1927, la chose suivante :

« Il n’y a pas lieu de s’attendre à ce que ces personnes aient recherché l’analyse à cause du fétiche, car le fétiche est certes reconnu par ses adeptes comme une anormalité, mais n’est que rarement ressenti comme un symptôme de souffrance ; ces personnes en sont le plus souvent fort satisfaites ou même louent les facilités qu’il offre à leur vie amoureuse. »5

De fait, sous cette « facilité » relevée par S. Freud, on peut voir aussi autre chose que de la contrainte : on peut y voir du plaisir. Sous cet angle du plaisir, nous pouvons à nouveau nous appuyer sur des études menées sur le sujet. Une étude australo-états-unienne a été menée en deux parties. Dans la première partie6, c’est l’aspect obligatoire de la présence du fétiche dans une population s’identifiant comme « fétichiste » qui était examiné. 90 % de ces personnes indiquaient avoir déjà eu des activités sexuelles sans la présence de leur fétiche, et 76 % indiquaient apprécier de telles activités non-fétichiques. L’activité sexuelle non-fétichique recueillait un « score » moyen de 5,7/7 (satisfaisante), tandis que l’activité sexuelle en présence du fétiche recueillait un « score » moyen de 6,6/7 (très satisfaisante). Dans la deuxième partie, c’est l’aspect interpersonnel de cette sexualité qui était examiné.7 Sur le même échantillon d’environ 200 personnes s’identifiant comme « fétichistes », 18 % indiquaient ne pratiquer une activité sexuelle fétichiste que seules, 71 % seules ou à deux, et même 7 % seulement à deux. Là encore, un « score » était tiré des réponses, les activités solitaires recueillant un « score » moyen de 5,98/7 (satisfaisantes), et les activités en couple un « score » moyen de 6,62/7 (très satisfaisantes).

Les résultats dégagés de ces études, corroborés par d’autres concernant d’autres types de paraphilies et notamment le BDSM (bondage, domination-soumission, sado-masochisme), montrent que les sujets qui reconnaissent une composante « déviante » dans leur sexualité et la pratiquent n’en sont pas pour autant les esclaves, et se disent en général plus satisfaits de leur sexualité que la population générale. Très peu de ces sujets ont en réalité une nécessité obligatoire d’avoir recours au scénario ou à l’objet fétichique pour éprouver de l’excitation sexuelle et génitale, et leur pratique peut tout à fait être intégrée à une sexualité de couple non problématique, ce qui est souvent le cas.

L’implication clinique de ces résultats est que, loin de rechercher un moyen de se débarrasser de leur fétiche par la clinique, les « petits fétichistes » seraient même plutôt enclins à conserver les « facilités » qu’il leur apporte dans la maximisation de leur plaisir sexuel, en tout cas de l’aspect satisfaisant de leur sexualité. Ils n’auraient donc aucune envie d’apporter leur fétiche dans la clinique, lorsqu’ils recherchent pour une autre raison de l’aide thérapeutique, soit qu’ils pensent que c’est inopérant, soit même qu’ils craignent que la clinique risquerait d’une manière ou d’une autre de les priver de cette « facilité » d’obtention d’un plaisir sexuel supplémentaire. On pourrait rétorquer que les débarrasser du fétiche pourrait peut-être leur donner une meilleure satisfaction lors de toute activité sexuelle, en d’autres termes que toute leur vie sexuelle obtiendrait un « score » de 6,6/7 plutôt que 5,7, mais en sexualité comme en toute autre matière, l’un des adages les plus suivis et, peut-être, les plus sages reste « un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras. »

Pour aller plus loin encore, les personnes qui reconnaissent leur fétiche comme composante « particulière » de leur sexualité, et qui peuvent l’utiliser ou ne pas l’utiliser mais préfèrent l’utiliser, considèrent forcément cette composante « particulière » comme l’un de leurs « particularismes », c’est à dire une composante de leur identité, et pas seulement de leur identité sexuelle, mais de leur construction identitaire. Souvent, la pratique purement sexuelle du fétichisme s’entoure d’intérêts connexes, de passions, de goûts, d’attirances, en somme de sublimations qui prennent une certaine place dans leur vie psychique et parfois même sociale. Il suffit de constater le nombre de forums, pages et sites sur internet, mais également les conventions, bars, clubs, festivals, consacrés au fétichisme en général ou à certains fétiches en particulier pour comprendre que cette « religion » personnelle peut tout à fait devenir en quelque sorte une « religion » groupale, une appartenance à un groupe commun d’intérêts, et donc faire partie de l’identité d’un sujet.

Pour ce qui est de son absence de la clinique, toutefois, nous dirons que passer sous silence, consciemment ou inconsciemment, cette spécificité de la vie psycho-sexuelle du sujet est malgré tout une perte de chance pour le travail thérapeutique. Que l’on parte du postulat freudien que la sexualité, au sens de libido, est le moteur principal de l’activité humaine, ou même que l’on considère de manière plus mesurée que la sexualité est un ressort important de l’attachement et de l’estime de soi, scotomiser un élément qui la guide et l’oriente, parfois même de manière importante et identitaire comme nous venons de le voir, c’est perdre un important axe de lecture pour la thérapie du sujet dans tous les autres domaines.

En effet, on a vu plus haut que le fétiche parvenu à l’âge adulte est l’un des vestiges les plus anciens de la vie psychique infantile, et que si son « élection » ne peut pas toujours être remontée jusqu’à sa source pour trouver une signification certaine, elle pouvait du moins avoir eu lieu par concomitance ou contingence avec d’autres expériences qui ont marqué le développement psycho-sexuel du sujet et qui auraient encore un impact, peut-être masqué, à l’âge adulte. En somme, interroger le patient, au moment opportun, sur ses choix d’objet et ses préférences sexuelles, ou en tout cas l’orienter par maïeutique vers un tel examen, ne peut qu’enrichir sa réflexion et la relation thérapeutique. De même, comme on l’a vu, il y a sans doute à gagner à examiner du côté des « rejets d’objet », qui sont une sorte de fétiche en creux, les « tue l’amour », qui eux aussi peuvent informer sur l’évolution de la libido du patient. Nous nous rallierons à l’observation de G. Bonnet, que « bien des analysants font allusion à un moment ou à un autre en séance à quelque chose qui ressemble à un fétiche, et même s’ils ont tendance à le banaliser, c’est loin d’être un élément négligeable. » Il ajoute que « c’est l’occasion de repérer certains éléments demeurés soigneusement masqués renvoyant à des objets internes que le sujet garde par-devers lui. »8

1Green, André. (1996). « La sexualité a-t-elle un quelconque rapport avec la psychanalyse ? » dans Revue française de psychanalyse 1996/3 (n° 60), p. 829-848

2André, Jacques. (2005). Les sexes indifférents. Paris : Petite bibliothèque de psychanalyse. p. 14

3Foucault, Michel. (1994). Histoire de la sexualité . 1. La volonté de savoir. Paris : Gallimard.

4Ibid. p. 60

5Freud, Sigmund. (1927). Op. cit.

6Rees, Giselle, & Garcia, Justin R. (2017). « All I Need is Shoe: An Investigation into the Obligatory Aspect of Sexual Object Fetishism. » International Journal of Sexual Health

7Rees, Giselle, & Garcia, Justin R. (2017). « An investigation into the solitary and interpersonal aspects of sexual object fetishism : a mixed-methods approach. » Psychology & Sexuality

8Bonnet, Gérard. (2012). « Le fétiche et l’idéalisation ou le fétiche : un concentré d’amour perdu. » Dans : Le fétichisme : Études psychanalytiques. Paris : Presses Universitaires de France. p. 90

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