Aller au contenu principal

Le fétichisme : quand une déviance devient la norme (n°10)

10 août 2020

3) Persistance majoritaire et reconnaissance minoritaire

On sait que beaucoup d’éléments ayant trait à la sexualité sont passées ces dernières décennies d’une conception binaire à une conception plus spectrale : en tout premier lieu le sexe et le genre, dont la fluidité n’est plus à démontrer et dont même la biologie reconnaît le caractère spectral avec environ une personne sur cent qui naît avec des caractères « intersexes » ; l’orientation sexuelle, où il n’est plus vraiment question de distinguer « l’homosexualité » de « l’hétérosexualité » mais plutôt de reconnaître que tout le monde se situe sur un spectre de bisexualité (ou échelle de Kinsey), même si beaucoup s’en situent aux extrémités. Le normal et le pathologique, en bien des occurrences, font l’objet d’une même remise en cause, et pour ce qui est de la question du fétichisme, nous évoquerons la grande modernité qui se trouvait déjà chez A. Binet dans son appréhension de cette « pathologie ».

Pour A. Binet, « il n’y a point de fétichisme dont on ne retrouve la forme atténuée dans la vie régulière. Le fétichisme ne se distingue donc de l’amour normal que par le degré : on peut dire qu’il est en germe dans l’amour normal »1. Cette intuition de la continuité entre les préférences de l’amour normal et le fétichisme s’est en partie retrouvée chez S. Freud, comme on l’a vu plus haut, mais S. Freud indiquait que le « normal » exigeait le passage, à l’âge adulte, à la primauté de l’acte génital et l’abandon des déviances, sans quoi la sexualité resterait pathologique. A. Binet est plus mesuré et avoue qu’ « entre l’état normal et ses déviations, la ligne de démarcation est fort difficile à tracer. »2

De fait, un certain nombre d’études ont été entreprises dans les trois dernières décennies pour tenter d’évaluer la prévalence dans la population du maintien de ces « déviances » par rapport au but sexuel « normal » génital. On peut citer en particulier une étude brésilienne publiée en 20103, ainsi qu’une étude canadienne publiée en 20154. Dans l’étude brésilienne, portant sur plus de 7000 adultes, 13 % des personnes rapportaient avoir eu au moins une fois dans leur vie une activité sexuelle d’ordre fétichique. Ce résultat n’était malheureusement pas ventilé par genre, mais le résultat est en tout cas loin d’être anecdotique, et d’ailleurs il était la « déviance » la plus rapportée, devant le voyeurisme. Dans l’étude canadienne, portant sur environ 1500 adultes, où la question portait sur le fait d’avoir fantasmé au moins une fois une pratique « déviante », on trouvait cette fois 27 % des personnes répondant positivement à la question concernant l’activité avec un fétiche ou un objet non sexuel, et fait notable, cela représentait 26 % des femmes et 28 % des hommes, soit la même proportion. Pour être complet, une autre étude canadienne, faisant suite à l’étude précitée, et centrée sur le Québec5, trouvait un taux de 26 % de pratique au moins une fois dans la vie d’une activité fétichique (30 % chez les hommes, 23 % chez les femmes), et un taux d’intérêt pour la pratique de 44 % (40 % chez les hommes et 48 % chez les femmes). Le fétichisme était dans cette étude la « paraphilie » qui présentait le plus fort taux de « pratique régulière » avec 3,4 % des réponses.

Si ces études présentent bien sûr des biais et des limites, qu’elles pointent d’ailleurs elles-mêmes, en termes de représentativité de leurs échantillons, de taux de réponse où les répondantes et répondants à une enquête sur la sexualité sont plus susceptibles d’avoir une sexualité plus variée et plus assumée que la population générale, elles n’en constituent pas moins, avec tout un corpus d’autres études connexes, des éléments tout à fait intéressants dans l’appréciation du caractère « normal » ou non des paraphilies en général, et du fétichisme en particulier pour ce qui nous intéresse.

Si l’intérêt pour le fétichisme, voire la pratique au moins occasionnelle d’activités sexuelles qui l’incluent, sont si fréquentes dans la population, il est difficile d’y retrouver une catégorie « pathologique ». De ce fait, il nous faut examiner comment pourrait se manifester ce « fétichisme généralisé » qui pourrait, d’A. Binet aux études modernes, imprégner en réalité tout un pan de la population générale, sans pour autant se retrouver dans des manifestations si intenses ou si graves qu’elles viendraient jusqu’à la clinique ou jusqu’à la délinquance.

Si le fétichisme est l’expression d’un désir sexuel fixé, expression qui est toujours en partie honteuse et réprimée, son pendant est l’expression d’un non-désir sexuel fixé, et qui porte le nom en français de « tue l’amour ». Nom ô combien révélateur puisqu’il lie l’Éros au Thanatos dans un très bref énoncé. Le « tue l’amour », c’est la fixation sur un détail – disons donc : sur un objet partiel – de l’extinction du désir « sexuel », que ce soit au sens génital ou au sens plus large retenu en psychanalyse. Si on a vu que des études permettaient de recueillir de nombreuses réponses avouant l’intérêt ou la pratique d’une activité fétichique, il y a fort à parier que la question « avez-vous un tue l’amour ? » recueillerait encore plus de réponses positives, et notamment auprès des personnes qui ont répondu négativement aux études sur le fétichisme ou n’y ont pas répondu du tout.

Or qu’est-ce que le « tue l’amour » sinon la fixation d’une expérience négative, comme le fétiche est la fixation d’une expérience positive ? Il est évident que la variété des « tue l’amour » n’a d’égale que la variété des fétiches sexuels. Or S. Freud écrivait en 1915 dans Le refoulement6 : « Les objets préférés des humains, leurs idéaux, proviennent des mêmes perceptions et expériences vécues que les objets les plus exécrés par eux, et ne se différencient les uns des autres, à l’origine, que par de minimes modifications. » L’explication en est que les expériences positives et négatives du nourrisson sont concentrées à l’origine sur peu de situations et de fonctions différentes, et que nécessairement les unes et les autres peuvent souvent être vécues comme assez proches, topiquement, économiquement et dynamiquement.

On en revient alors au constat fait par A. Binet et par S. Freud, que les « fétiches » et les « tue l’amour » constituent à l’âge adulte les « conditions préalables à l’amour » manifestées dans la vie amoureuse et sexuelle. Ces préférences ne sont pas innées, puisqu’alors se poserait la question de leur commencement dans la lignée héréditaire, mais elles sont en revanche relativement stables au cours de la vie, et se retrouvent donc dans les choix d’objet des adultes. Rares étant les adultes qui manifestent une indifférence totale envers toute caractéristique préférentielle de leur objet d’amour, on en déduira que des traces du fétiche, même très amuïes, se retrouvent chez presque tous les sujets adultes. On signalera au passage que J. Lacan y voyait la manifestation de l’objet a7 : « Je t’aime parce qu’inexplicablement j’aime en toi quelque chose, l’objet petit a. » C’est au reste à l’occasion d’un développement sur la question du fétiche que J. Lacan a exposé pour le première fois sa triade : symbolique, imaginaire et réel8, ce qui montre une fois encore l’intérêt que peut avoir l’examen de cette question.

Nous avons donc établi que le fétichisme découlait d’un « moment fétichique » traversé par la plupart des enfants, et dont il resterait des traces plus ou moins prononcées à l’âge adulte, dans un spectre allant d’une simple et légère inclination dans les choix d’objet jusqu’à une fixation proprement bloquante. Ces diverses manifestations exigent donc nécessairement d’adapter l’approche clinique à adopter.

1Binet, Alfred. (1887). Op. cit., p. 122

2Binet, Alfred. (1887). Op. cit., p. 99-100

3Oliveira Júnior, Waldemar Mendes de, & Abdo, Carmita Helena Najjar. (2010). « Unconventional sexual behaviors and their associations with physical, mental and sexual health parameters : a study in 18 large Brazilian cities. » Brazilian Journal of Psychiatry, 32(3), 264-274.

4Joyal, Christian, Cossette, Amélie, & Lapierre, Vanessa. (2015). « What exactly is an unusual sexual fantasy ? » J Sex Med 2015 ; 12 : 328–340.

5Joyal, Christian, & Carpentier, Julie. (2017). « The Prevalence of Paraphilic, Interests and Behaviors in the General Population : A Provincial Survey. » The Journal of Sex Research, 54 : 2, 161-171

6Freud, Sigmund. (1915). « Le refoulement ». Dans : Œuvres complètes : Psychanalyse. Volume XIV, 1915-1917. Paris : Presses universitaires de France. 2000.

7Lacan, Jacques. (1973). Le séminaire de Jacques Lacan. Livre XI. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Paris : Éditions du Seuil., p. 237

8Lacan, Jacques. (1953). « Le symbolique, l’imaginaire et le réel, conférence à la Société française de psychanalyse. » Dans le Bulletin de l’Association freudienne, p. 4-13. 1982.

From → Psychologie

Laisser un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :