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Le fétichisme : quand une déviance devient la norme (n°9)

29 juillet 2020

2) Disparition normale et maintien pathologique

Dès les Trois essais, S. Freud affirmait que les « aberrations » sexuelles infantiles avaient pour destin de disparaître pour laisser place au primat de l’organisation génitale de la sexualité reproductrice. Il en découlait que seule une minorité de sujets « anormaux » conservaient jusqu’à l’âge adulte ces déviations quant à l’objet ou au but de la sexualité génitale « normale ».

C’est de fait l’opinion généralement admise sur la sexualité encore aujourd’hui, et ce malgré le travail de tolérance effectué ces dernières décennies ayant rendu de plus en plus acceptables des orientations sexuelles ou des formes de sexualité déviant de cette « sexualité normale reproductrice », que ce soit l’homosexualité ou la fellation par exemple.

La fixation sur un objet fétichique infantile, plus ou moins forte, aurait donc disparu à un moment donné du développement psycho-sexuel du sujet. Quel pourrait alors avoir été son sort ? On sait que dans le cas de l’objet transitionnel, type « doudou », son sort est souvent scellé de manière très brusque. L’enfant ne peut pas dormir sans que le doudou soit présent, et soudain, presque du jour au lendemain, il l’abandonne. Parfois ce sont les parents qui déclenchent cet abandon avec plus ou moins de succès. Mais l’abandon peut aussi se faire par l’enfant : volontairement, l’enfant délaisse le doudou, ne va plus le chercher, le repousse lorsqu’on le lui donne, ou inconsciemment, par exemple par l’oubli ou la perte « involontaire » du doudou dans un endroit où il ne pourra pas être récupéré.

C’est que l’enfant a soudain conscience que l’espace extérieur, proprement « autre », a désormais plus à lui apporter que l’espace transitionnel proprement « artificiel » qui lui servait jusqu’alors. Il est tout à fait possible de postuler que de même, l’objet fétichique qui servait à lier et traiter les expériences de satisfaction sexuelle infantiles est frappé de rejet et d’oubli lorsque ces expériences sont dépassées par l’expérience du désir sexuel pour l’autre. C’est ce que propose B. de Senarclens1 : « Comme l’objet transitionnel qui, au bout d’un temps, cesse d’être utile parce que l’objet a été intériorisé, on peut faire l’hypothèse d’un fantasme fétichique qui s’épuiserait peu à peu. »

Dans ce cas, on doit considérer que la trace mnésique du « moment fétichique » infantile n’est pas plus profonde que celle de l’objet transitionnel, et qu’elle disparaît une fois que l’altérité des objets est intégrée. Cela pose nécessairement la question des conditions dans lesquelles cet oubli ne se produit pas, chez les sujets qui manifesteront plus tard un fétichisme « pathologique ».

Il est intéressant de constater que le fétichisme considéré comme diagnostic psychiatrique frappe presque exclusivement les hommes.2 Or, les développements de notre première partie ne semblaient pas indiquer de différence de genre dans l’apparition d’un « moment fétichique » à l’enfance, les enfants des deux genres vivant dans les tout premiers temps une expérience de maternage et de nourrissage équivalente. Si le fétichisme adulte concerne presque exclusivement les hommes, ce que nous discuterons, on pourrait supposer chez les petits garçons une disposition, constitutive ou une influence culturelle à la persistance du fétichisme après l’enfance.

L’explication n’en a pas été apportée de manière satisfaisante, quoique de nombreuses théories aient été proposées. Sans verser dans le biais de confirmation, celle qui en tout cas correspondrait le plus à nos hypothèses est celle formulée par R. Baumeister en 20003, qui a trouvé dans une étude que les hommes présentaient une plus faible plasticité sexuelle, c’est à dire une plus faible propension à voir leur orientation sexuelle et leurs préférences sexuelles évoluer au cours de leur vie, que les femmes, à l’exception d’une courte période à l’enfance où elle serait comparable. Cette courte fenêtre serait le moment d’apparition du fétiche qui, chez les femmes, serait facilement emporté par la plasticité subséquente, tandis que chez les hommes il resterait figé dans la disposition sexuelle quasi « immuable » qui s’installerait. Cette théorie reste à prendre avec prudence.

Néanmoins, il n’est pas inutile de rappeler que cette prééminence des hommes dans les diagnostics de fétichisme porte sur des populations qui ont manifesté des formes extrêmes de fétichisme par des actes qui les ont conduit soit devant les institutions psychiatriques soit devant les autorités. La variable pourrait donc aussi en partie être le passage à l’acte sexuel ou pénal, qui pour diverses raisons psycho-sociales est très largement une issue masculine des pulsions. Le fétichisme pourrait donc, même dans sa version « pathologique » postulée par l’hypothèse que nous examinons présentement, se trouver à bas bruit dans une population plus mixte qu’on ne le supposerait.

On a aussi vu en première partie que si le fétichisme pouvait avoir un caractère fortuit et se produire à l’enfance chez n’importe quel sujet, il y avait dans la littérature clinique un nombre de cas non négligeable où l’entourage de l’enfant avait été gravement défaillant voire maltraitant. Là encore, on suppose que si ces cas se sont retrouvés dans la littérature clinique, c’est qu’ils ont manifesté à l’âge adulte des formes assez aigües de fétichisme. De ce fait, dans notre hypothèse du maintien pathologique du fétichisme chez une minorité de sujets adultes, la défaillance et la maltraitance du milieu à l’enfance en seraient d’assez bons pronostics.

Dans ce cas, on peut faire un parallèle avec les mécanismes de la parentification. La parentification est le procédé par lequel un enfant se trouve dans l’obligation de s’ériger en parent de son parent. La raison en est en général une défaillance très poussée dans le rôle parental, qui oblige l’enfant à mûrir prématurément et à prendre en charge un certain nombre de tâches et de responsabilités, lui interdisant dès lors de pouvoir mener une vie d’enfant comportant une certaine part de jeu et d’insouciance. Souvent, la défaillance s’accompagne de maltraitances, passives ou actives, face auxquelles là aussi l’enfant est obligé de se doter de matière prématurée de mécanismes de défense très solides.

On pourrait supposer un mécanisme du même ordre dans les cas où un fétichisme infantile s’est mis en place dans un cadre défaillant ou maltraitant, et où il s’est maintenu jusqu’à l’âge adulte. Notamment, on a vu qu’il y avait des cas nombreux où le milieu était d’une grande ambigüité sexuelle, voire d’une promiscuité problématique. Ces fonctionnements faisant effraction, l’enfant aurait alors développé une prématuration sexuelle tout à fait inadaptée à son fonctionnement psychique, qui l’aurait amené à faire ce « choix d’objet d’urgence » incarné dans le fétiche, qui aurait comme on l’a vu à la fois un rôle calmant, contenant, mais serait aussi la cible de pulsions agressives de revanche.

Nous rejoignons par cette hypothèse les développements de S. Freud dans la récapitulation qu’il fait du dernier article de ses Trois essais.4 Ces développements concernent de façon large les éléments qui peuvent constituer des facteurs d’importance dans le destin adulte de la sexualité infantile. Ils ne sont pas spécifiquement dédiés à la question du fétichisme, qui n’était pas encore un objet de recherche prépondérant chez S. Freud à leur rédaction, mais ils éclairent néanmoins de manière tout à fait satisfaisante notre raisonnement, si bien qu’il faudrait presque en citer des passages entiers pour les nécessités de la présente étude. Tout au plus nous contenterons-nous d’en évoquer les éléments qui nous sont le plus utiles ici.

S. Freud mentionne l’existence de prédispositions constitutionnelles et de facteurs de vécu accidentels, qui fonctionnent de manière complémentaire : « Le facteur constitutionnel doit attendre des expériences vécues qui le mettent en valeur, l’accidentel a besoin d’un étayage sur la constitution pour entrer en action. »5 Concernant la prématuration, elle « déclenche des manifestations sexuelles perverses qui rendront difficiles la maîtrise ultérieurement souhaitable de la pulsion sexuelle en accroissant son caractère compulsif. »6 Un élément important sur lequel nous reviendrons est donné par l’élément suivant :

« La prématuration sexuelle va souvent de pair avec un développement intellectuel prématuré ; on la retrouve comme telle dans l’histoire de l’enfance des individus les plus éminents et capables ; elle ne semble pas, dans ce cas, avoir des effets aussi pathogènes que lorsqu’elle apparaît isolément. »7

Ensuite, S. Freud aborde les facteurs temporels, où il avance que « les tendances des années d’enfance qui se manifestent de la façon la plus violente ne justifient pas la crainte qu’elles domineront durablement le caractère de l’adulte : les despotes ne règnent pas longtemps. »8 Nous avons fait la comparaison, en première partie, du fétichisme avec le despotisme. Le fétichisme adulte serait à ce titre un despote qui règne longtemps, dont le règne n’a jamais cessé.

Enfin, S. Freud aborde l’importance des notions d’adhérence et de fixation dans la survie des traces mnésiques des expériences infantiles jusqu’à l’âge adulte. Il propose que plus le niveau social et culturel du sujet est élevé, plus ces notions d’adhérence et de fixation seraient en jeu dans la construction du développement psycho-sexuel du sujet, tout en reconnaissant de larges zones d’ombre dans la compréhension de ces mécanismes. De fait, il ne refera pas un usage très régulier de ces notions dans son œuvre ultérieure.

Par ces développements, S. Freud proposait des explications des perversions en général, et du fétichisme en particulier, plus souples et plus ouvertes à l’enrichissement et à l’interprétation ultérieure que celle qu’il fournira dans son article de 1927.

Pour récapituler à notre tour, on pourrait donc avancer que le fétichisme ne se maintiendrait jusqu’à l’âge adulte que chez des sujets qui réuniraient un certain nombre de facteurs dans leur histoire et leur développement psycho-sexuel : un facteur constitutif qui reste à préciser mais qui en tout cas serait bien plus présent chez les hommes que chez les femmes, un historique de défaillance ou de maltraitance ayant provoqué une prématuration sexuelle qui aurait figé l’usage d’un objet fétichique infantile anodin, et éventuellement un niveau social, culturel ou intellectuel9 qui entretiendrait plus longtemps les traces mnésiques de ces vécus infantiles.

Cette typologie, si elle ne semble pas choquante de prime abord, apparaît néanmoins comme très restrictive. Elle impliquerait que chez tous les sujets chez qui l’un de ces facteurs ferait défaut, aucune trace du « moment fétichique » infantile ne se retrouverait à l’âge adulte, quel qu’en soit le degré. De ce fait, elle n’est adaptée que si l’on prend une définition très restrictive elle aussi du fétichisme comme un trouble psychiatrique grave dont la prévalence serait très faible. Mais nous allons montrer que cette définition a ses limites et peut même s’avérer problématique.

1Senarclens, Bérangère de. (2012). Le scénario fantasmatique utilisé à la manière d’un fétiche. Dans : Le fétichisme: Études psychanalytiques (p. 57-72). Paris : Presses Universitaires de France.

2Darcangelo, Shauna. (2008). « Fetishism: Psychopathology and theory. » dans Laws, D. Richards, & O’Donohue, William T. (Eds.), Sexual deviance: Theory, assessment and treatment, 2nd ed., p. 110. New York : The Guilford Press.

3Baumeister, Roy F. (2000). « Gender differences in erotic plasticity: the female sex drive as socially flexible and responsive ». Psychol Bull. 2000;126(3):347‐389.

4Freud, Sigmund. (1905). Op. cit., GW p. 132

5Ibid. GW p. 141

6Ibid. GW p. 142

7Ibid. GW p. 143

8Ibid. GW p. 143

9À ce sujet, on signalera que Havelock Ellis indiquait que selon ses observations ce sont souvent les enfants les plus précoces et intelligents qui développaient de telles fixations.

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