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Le fétichisme : quand une déviance devient la norme (n°7)

24 juin 2020

4) Répétition et conditionnement dans l’établissement du fétiche

Si l’on admet que le fétiche peut s’imposer au sujet parce que c’est un objet qui se trouve être contingent, fortuitement, au vécu d’une expérience de satisfaction par le sujet, reste à savoir si n’importe quel objet de passage peut se fixer chez n’importe quel sujet. En d’autres termes, y a-t-il une fatalité purement stochastique à la détermination de ce qui, chez chaque sujet, fera fétiche, ou bien un déterminisme, notamment économique et dynamique, entre-t-il également en jeu ?

Les exemples cliniques montrent que dans quasiment tous les cas, l’objet devenu fétiche est un objet qui a été rencontré fréquemment ou au moins de manière répétée par le sujet pendant son enfance. L’auteur peut donner l’exemple d’un extrait de film passé régulièrement à son école maternelle aux enfants avant qu’ils fassent la sieste, et qui s’est ainsi fixé comme fétiche.

Même dans les cas où le fétiche est un scénario très spécifique, réminiscence d’une expérience unique et idéalisée, l’investigation analytique parvient à dégager sans trop de difficultés que l’expérience idéalisée est en réalité en bonne part une construction faite par condensation d’impressions venues de plusieurs scènes, et en général d’une pratique ou d’un objet habituel dans l’entourage de l’enfant à une certaine période.

Il ne semble guère se trouver d’exemples de cas où le fétiche serait né d’une unique expérience d’une intensité particulièrement forte, qui aurait figé pour toujours l’objet comme fétiche, ce qui nous orienterait donc vers une appréciation dynamique plutôt que simplement économique de la naissance du fétiche. Au demeurant, cet état de fait vient lui aussi démentir la proposition que S. Freud faisait du fétiche cristallisant la dernière impression vécue juste avant l’irruption d’un traumatisme.

Si la fréquence, ou tout du moins la répétition, joue un rôle dans la fixation de l’objet comme fétiche, on ne sera pas surpris de la trouver rejouée dans la répétition tendant à la contrainte à l’âge adulte, ce que nous examinerons dans la deuxième partie.

Déjà A. Binet, dans l’article1 où, le premier, il appliqua le terme de « fétichisme » à la catégorie psychopathologique que nous examinons dans ce mémoire, fournissait une explication encore couramment admise par les courants non psychanalytiques de la psychologie :

« Le fétichisme résulte d’une association d’idées par ressemblance ou par contiguïté, qui s’est produite à l’occasion d’une forte excitation sexuelle. L’effet est d’autant plus marqué que la personne regarde ou imagine les stimuli au cours d’expériences sexuelles répétées, très souvent des masturbations. »

Au surplus, qui dit répétition et fréquence pense forcément à la notion de conditionnement. Le conditionnement est un effet avéré en sciences cognitives de l’exposition répétée à un stimulus, qui provoque peu à peu une réponse identique, ou en tout cas déterminée.

Les développements précédents nous amènent nécessairement à nous demander si la naissance du fétiche est, en tout ou partie, un conditionnement. Quelques éléments permettent de le penser. La fréquence d’utilisation dans la société d’un objet quelconque à une époque donnée est tout à fait corrélée avec la fréquence de sa fixation comme fétiche dans la population de cette société à cette époque. Si J-M Charcot et V. Magnan recensaient dans les années 1880 des cas de fétichistes du bonnet de nuit, ceux-ci ne courent plus les rues depuis que les bonnets de nuit ne sont plus d’usage courant. À l’inverse, les personnages de dessins animés ou de jeux vidéo2 sont un réservoir immense de constitution des fétiches contemporains. Au demeurant, ce constat est fait par S. Freud lui-même, mutatis mutandis, pour le contenu manifeste du rêve.

Des expériences de psychologie expérimentale sont parvenues à conditionner des sujets masculins adultes à être sexuellement excités par des images d’objets anodins en les exposant à côté d’images plus classiquement érotiques.3 Par la répétition, les participants étaient sexuellement excités par les images d’objets anodins présentées seules. Toutefois, l’effet disparaissait après un certain temps lorsque l’expérience cessait. Ce conditionnement n’était pas à proprement parler « fétichiste », puisqu’il ne générait pas d’exclusivité dans l’excitation, mais il était au moins « déviant ». On peut en inférer que ce qu’il est possible d’imprimer à un degré donné sur un appareil psychique adulte, avec toute sa complexité et ses mécanismes de défense, il est sans doute possible de l’imprimer à un degré plus fort sur un appareil psychique infantile, au surplus en l’accompagnant d’expériences inédites de satisfaction. La question de la persistance de cette impression chez l’enfant, contrairement aux résultats des expériences ci-dessus chez l’adulte, sera traitée plus loin.

La fiction a utilisé ce conditionnement-fixation dans le roman Le meilleur des mondes, d’A. Huxley4, où les êtres humains vivent une gestation entièrement in vitro, pendant laquelle des substances désagréables sont injectées au fœtus à certains moments, puis sont soumis à une éducation pendant laquelle chaque catégorie d’humains fait l’objet d’un conditionnement opérant par renforcement ou aversion pour programmer leurs goûts et leurs dégoûts. Ces goûts et dégoûts permettent de s’assurer, en plus de leurs vocations professionnelles, de leurs « fétiches » et « tue l’amour » (dont nous reparlerons plus loin) dans leurs choix de partenaires sexuels ultérieurs, afin de perpétuer la catégorisation sociale.

5) Stade prégénital, stade génital

La psychanalyse pose aussi le postulat que le sujet dispose dès sa naissance d’une libido, d’une activité « sexuelle », qui n’est pas organisée par la primauté des organes génitaux et de la reproduction, et qui doit donc trouver d’autres supports pour se développer, ce qui occasionne une exploration sexuelle prégénitale. De plus, cette énergie libidinale est difficilement traitable psychiquement car le psychisme du nourrisson n’en est qu’à ses balbutiements et ses facultés de traitement sont très limitées.

La sexologie moderne et les études neurologiques ont de fait confirmé ces hypothèses qui sont un temps apparues comme iconoclastes, en documentant d’innombrables cas d’activités masturbatoires infantiles portant sur les zones érogènes génitales. On trouve même quelques observations d’activités in utero qui pourraient être des activités de type masturbatoire, même si ces observations sont pour l’heure peu nombreuses.5,6

Pour éclairer cette période extrêmement précoce du développement psycho-sexuel de l’enfant, seules des conjectures peuvent être formulées. Même si ce n’est pas l’objet principal de ce mémoire, il nous faut l’aborder rapidement pour nous faire une idée de la nature de l’énergie sexuelle qui s’investit dans le fétiche, ce qui nous éclairera à la fois sur les circonstances de son « élection », et pourra nous donner également des pistes pour sa prise en charge clinique, infantile ou même adulte.

La question est de savoir s’il y a réellement un « moment auto-érotique » dans le développement du sujet. L’activité sexuelle éventuellement observée in utero en est proprement le contre-exemple, le fœtus étant tout sauf seul, et bien plutôt dans une relation absolue à sa mère. Mais l’hypothèse développée par R. Roussillon dans son article L’objet, l’expérience de satisfaction et l’intelligibilité7 est que l’activité ou la satisfaction auto-érotique n’est pas le premier temps de la sexualité naissante du sujet, qu’elle n’en constitue qu’un second temps. Il reprend en cela les deux temps décrits plus haut de la satisfaction hallucinatoire puis de l’illusion.

« Le sexuel [infantile] n’est pas seulement auto-érotique, il ne peut être simplement pensé comme satisfaction hallucinatoire, comme satisfaction par l’hallucination, sans l’accordage et les ajustements de l’environnement premier, sans le « miroir » de l’objet. Le sexuel primordial doit donc être pensé en deux temps, en deux moments structuraux, le temps hallucinatoire « en présence de l’objet » et le temps second, après coup, auto-érotique, « en l’absence de l’objet », temps de reprise et d’intériorisation de l’expérience première, temps de présentation à soi, de représentation, temps dans lequel l’hallucination se transformera en illusion d’auto-satisfaction. »

Ce « sexuel primordial » en deux temps est particulièrement éclairant pour notre problématique du fétichisme. On l’a vu, D. Winnicott et d’autres à sa suite ont considéré que le fétiche restait dans le champ de l’hallucination et non de l’illusion créatrice. À partir des deux temps du « sexuel primordial », on peut en inférer que le fétiche représenterait une impossibilité ou un refus de se constituer une sexualité auto-érotique, créatrice, qui puisse donc être détachée d’abord du premier objet, investie sur le sujet lui-même en se l’appropriant, puis plus tard redirigée en deux faisceaux, l’un sur le moi dans l’investissement narcissique, et l’autre sur les objets (ici au sens de personnes) investis libidinalement.

De ce fait, il est probable que dans l’historique des stades de développement psycho-sexuel, cet investissement fétichique resté fixé sur le premier objet reste toute la vie d’ordre prégénital, et qu’il serait alors relativement peu affecté par les angoisses de castration venant plus tard, à la phase phallique.

R. Roussillon donne d’ailleurs une indication supplémentaire sur le destin de cette « hallucination fixée » :

« Ceci ne veut pas dire qu’il ne va pas y avoir hallucination quand même, mais il n’y aura pas satisfaction hallucinatoire, il y aura des hallucinations sans satisfaction, une répétition d’expériences n’ayant pas entraîné de satisfaction » des « compulsions à la répétition qui ne produiront pas des expériences apaisantes, qui au contraire intensifieront la destructivité, et nécessiteront la mise en place de défenses contre celle-ci ou les expériences qui la ravivent, ou de procédés autocalmants. »8

Sans que son article traite le moins du monde de la question du fétichisme, Roussillon en fournit là des éléments de compréhension particulièrement précieux. Se trouve dans cette dernière citation à la fois la répétitivité et la destructivité que nous avons examinées dans les points précédents. On y trouve enfin le caractère hautement défensif de la formation fétichique, qui rend sa clinique aussi ardue, ce qui sera l’objet de notre deuxième partie. L’utilisation du fétiche serait donc une copie d’une copie d’une copie, qui perdrait peu à peu toute trace de la satisfaction initiale.

Pour reprendre et récapituler les développements précédents, on aurait donc un objet qui s’imposerait comme fétiche par sa présence répétée dans l’entourage immédiat du petit enfant au moment où celui-ci vit des sensations fortes de plaisir, notamment par le nourrissage mais aussi sans doute par l’exploration « masturbatoire » de ses sensations sexuelles prégénitales. Cette expérience de nourrissage étant par définition universelle, et ces explorations fort courantes, tout enfant pourrait à ce moment-là traverser un « moment fétichique » où un objet serait utilisé hallucinatoirement comme prolongation de la satisfaction. Ce « moment fétichique » laisserait d’autant plus de traces, ou en tout cas des traces d’autant plus intenses et profondes, que l’enfant craindrait, à tort ou à raison, que les expériences de satisfaction associées seraient fragiles ou peu renouvelables, soit que le premier objet parental soit trop peu fiable, trop distant, ou même persécuteur. Le fétiche serait donc in fine d’autant plus intense à l’âge adulte que ces craintes ont été éprouvées voire réalisées lors de l’enfance.

La répétition presque nostalgique de cette expérience précoce de satisfaction est merveilleusement condensée dans la formule qu’emploie W. Gillespie, psychanalyste irlandais, dans un article de 19409 : « Le but [du fétichisme] semble en effet être une forme plutôt très insatisfaisante de satisfaction qui y est tirée de la frustration. » W. Gillespie y fait explicitement le lien entre la répétition dans le fétichisme et le masochisme, ce en quoi nous retrouvons la compulsion à la répétition destructive relevée plus haut par R. Roussillon, et ce qui boucle notre boucle puisque l’on sait que les tendances masochistes sont très liées et quasiment consubstantielles aux tendances sadiques, dont on a déjà relevé la présence dans le fétichisme.

Après notre étude de l’élaboration du concept psychanalytique de fétichisme, et de ce qu’il implique dans la naissance de cette particularité psycho-sexuelle lors du développement infantile du sujet, il nous faut désormais en examiner le devenir chez le sujet adulte et son appréhension par la clinique.

1Binet, Alfred. (1887). Op. cit. p. 41-46

2En 2018, la sortie du jeu vidéo Fortnite, jeu destiné aux jeunes adolescents, a provoqué son arrivée au 15e rang des mots-clefs recherchés sur le site Pornhub, premier site pornographique mondial. Cf. Statistiques annuelles du site.

3Plusieurs expériences citées dans : Darcangelo, Shauna. (2008). « Fetishism: Psychopathology and theory. » dans Laws, D. Richards, & O’Donohue, William T. (Eds.), Sexual deviance: Theory, assessment and treatment, 2nd ed., p. 108–118. New York : The Guilford Press.

4Huxley, Aldous. (1932). Le meilleur des mondes. Paris : Pocket. 1977

5Meizner, Israel. (1987). « Sonographic observation of in utero fetal “masturbation”. » J Ultrasound Med. 1987 ; 6(2):111, pour une observation de fœtus masculin

6Giorgi, Gianluca, & Siccardi, Marco. (1996). « Ultrasonographic observation of a female fetus’ sexual behavior in utero. » Am J Obstet Gynecol. 1996;175(3 Pt 1):753., pour une observation de fœtus féminin

7Roussillon, René. (2001). « L’objet, l’expérience de satisfaction et l’intelligibilité. » Dans Revue française de psychanalyse 2001/4 (Vol. 65), p. 1379-1387

8Ibid.

9Gillespie, William H. (1940). « A Contribution to the Study of Fetishism. » Int. J. Psycho-Anal., 21:401-415.

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