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Le fétichisme : quand une déviance devient la norme (n°6)

18 juin 2020

B) Principaux enseignements et questions soulevées par ces apports théoriques

Après avoir exposé l’historique des deux principales théories de l’apparition et de la signification du fétiche dans la recherche psychanalytique, nous allons désormais, en passant en revue les principales questions qu’elles soulèvent, les comparer et proposer la position que nous tirerons de cette confrontation. Ces questions concernent d’abord l’élément dont le fétiche constitue le substitut, la composante agressive, le choix de l’objet-fétiche, le rôle de la répétition dans ce choix, et enfin des considérations sur le stade d’apparition et la nature de l’excitation accompagnant la formation et l’utilisation du fétiche.

1) L’élément parental auquel se substitue le fétiche

La controverse entre la position freudienne et la position anglo-saxonne sur l’origine du fétiche chez l’enfant est évidemment multifactorielle, et n’est pas étrangère à la position elle aussi controversée de S. Freud à l’égard du sexe féminin et de ses représentations. Néanmoins, elle peut en premier lieu être formulée sous la forme d’un problème logique. On la trouve ainsi résumée en ces termes chez M. Boubli, psychanalyste française, commentant en 2012 l’article précité de M. Wulff :

« J’ajouterai à la perplexité de Wulff la mienne : quel est ce curieux déplacement effectué par rapport au manque ? Comment comprendre la logique qui ferait que l’enfant, devant la nudité de sa mère, verrait ce qu’elle ne possède pas mais ne verrait pas ce qu’elle possède et exhibe devant lui, l’objet même de sa convoitise : le sein ? »1

La philosophie nous a fourni un outil de résolution des problèmes logiques concernant la plausibilité concurrente de plusieurs théories : il s’agit du « rasoir d’Ockham ». Il énonce que, toutes choses égales par ailleurs, de plusieurs théories, celle qui nécessite le moins de présupposés improuvables, ou postulats, la plus économique ou parcimonieuse, doit être préférée. Autrement dit, « lorsqu’un chercheur propose une inférence sur le monde réel, le meilleur scénario ou la meilleure théorie est celle qui fait intervenir le plus petit nombre d’hypothèses ad hoc, c’est à dire d’hypothèses non documentées. »2

Nous pouvons donc passer à ce crible les deux versions de l’origine du fétichisme dégagées plus haut.

L’explication freudienne exige comme présupposés :

  • que tous les fétichistes aient vu, pendant leur enfance, leur mère nue et découvert ainsi son absence de pénis,

  • que tous les enfants attendent par hypothèse la présence d’un pénis chez leur mère,

  • a fortiori, que toutes les petites filles attendent par hypothèse la présence d’un pénis chez leur mère, pénis dont elles sont elles-mêmes dépourvues et qu’elles n’ont sans doute encore jamais vu.

L’explication anglo-saxonne exige comme présupposé :

  • que tous les fétichistes aient vécu une expérience de nourrissage au sein par une figure maternelle, expérience qui a fini par cesser.

On le voit, l’explication anglo-saxonne est en cela bien plus parcimonieuse, et à ce titre doit être préférée d’un point de vue logique.

On peut au demeurant en établir le caractère quasi universel si l’on considère l’action de nourrissage entourée des autres atours du maternage comme l’élément qui vient s’incarner dans son substitut, le fétiche. De fait, D. Winnicott lui-même indiquait dans l’article précité qu’il fallait entendre par « sein » l’ensemble de ce qui constitue l’expérience de nourrissage, qu’elle se fasse par allaitement naturel ou au biberon, entourée des gestes et attentions de la figure parentale.3

2) La composante agressive du fétichisme

Comme on l’a relevé plus haut, on la trouve isolée dans plusieurs articles précités (J. Glover 1927, P. Greenacre 1970). Elle se remarque particulièrement bien dans l’exemple clinique donné par M. Romm, psychanalyste états-unienne, dans son article de 19494 où le patient alterne entre des pulsions fétichistes sadiques d’agression envers son objet d’amour, sous la forme de vouloir couper les cheveux de son épouse, et des pulsions d’auto-agression dans lesquelles il se coupe lui-même les cheveux voire tous les poils du corps.

S. Freud ne dégageait pas à proprement parler de composante sadique ou agressive du fétichisme. Tout au plus pouvons-nous relever dans son article de 1927 la mention d’une « rébellion »5 contre la menace de castration qui est constituée par l’exposition du pénis manquant de la mère. Sous le régime freudien, on pourrait donc considérer que les composantes agressives du fétichisme qui sont avérées dans la plupart des observations cliniques seraient des motions défensives radicales, dénégatives et quelque peu projectives, permettant d’expulser au dehors la menace de la castration en l’actant sur l’objet-fétiche.

Pour ce qui est de l’évolution ultérieure du concept, l’article de R. Dickes précité6 faisait état de nombreux cas où la naissance du fétichisme à l’enfance, poursuivi jusqu’à l’âge adulte, s’était faite dans un contexte d’exhibitionnisme assez important de la part des parents, voire dans une atmosphère de séduction plus particulière que généralisée, pouvant tendre à une certaine confusion de langues entre les adultes et l’enfant en question.

L’agressivité pourrait alors être interprétée comme une réaction à ce trop-plein d’information intraitable psychiquement par l’enfant, et que son appareil psychique vivrait comme une effraction.

Corollairement, de nombreux cas attestent aussi de la naissance du fétichisme chez l’enfant dans des contextes de défaillances parentales, que ce soit pour cause d’absence d’un ou des deux parents, de froideur, de distance de ces objets parentaux. A. Le Bihan le formule ainsi : « Le fétichisme est une solution, parmi d’autres, d’accès au manque d’objet. »7 .L’agressivité contenue dans le fétichisme, qui ne se réalise néanmoins en passages à l’acte que dans des cas extrêmes d’après les cas cliniques exposés ci-dessus, serait donc une réaction a posteriori à ces carences, la manifestation d’une « colère congelée » selon la formule de P. Greenacre, qui attaquerait l’objet haï avec toutefois la peur de le détruire, et qui s’approcherait du mécanisme de la perversion, dont le fétichisme est en quelque sorte un compagnon de route jamais bien éloigné, ou de certains fonctionnements limites ou narcissiques.

Sans même aller jusqu’à la carence ou la défaillance, il apparaît de plus en plus clairement dans l’évolution anglo-saxonne du concept de fétichisme, y compris en le rapprochant et en le comparant à l’objet transitionnel introduit par D. Winnicott, que le fétiche est une réponse à des problématiques plus archaïques que les problématiques œdipiennes. Ainsi, sa composante agressive serait une formation défensive contre l’angoisse de séparation, cristallisée par exemple par la question du sevrage, mais plus largement constituée par le processus de séparation-individuation. V. Smirnoff nous dit que « le fétiche serait une transaction, un arrangement avec la perte. »8

Plus tard, le sadisme manifesté dans la mobilisation du fétiche permettrait à la fois de réaliser une sorte de « revanche fétichiste » sur l’objet qui a manqué – dans la carence – ou en tout cas qui est venu à manquer – dans l’individuation plus normale – tout en s’assurant que l’objet ne sera pas détruit, restera immuable et convocable à nouveau à cette fin ou à une autre.

3) L’élection de l’objet-fétiche

On a vu que S. Freud proposait que le choix du fétiche serait la dernière impression visuelle avant l’irruption du traumatisme de l’absence de pénis de la mère. Cette explication semble limitée d’une part parce que le fétiche n’est pas forcément visuel, il peut être tactile, sonore, olfactif, il peut être une idée, un scénario, et d’autre part parce que le lien avec un trauma n’est pas avéré. Si nous avons évoqué ci-dessus de nombreux cas d’ambiances familiales carentielles ou promiscuitaires, on trouve également, y compris dans les articles précités, des cas dans lesquels le fétiche ne peut pas être raccroché à un traumatisme à proprement parler.

Les courants psychanalytiques sont d’accord sur le fait que l’objet fétiche « choisi » représente un substitut maternel. Souvent, il en est déduit qu’il possède donc un lien symbolique à la mère, ou plutôt à la fonction maternelle. Mais là encore, se pose une question logique : au vu de la variété infinie des fétiches manifestés par les humains, est-il raisonnable de penser que tous, quelle que soit leur forme, leur nature, soient pourvus d’un lien symbolique à la mère ?

Ce n’est certes pas impossible, puisque la faculté d’imagination et d’association de chacun et chacune est infinie, comme on peut le voir aussi dans l’infinie variété des contenus manifestes des rêves. Néanmoins, il n’est pas inutile d’explorer une autre piste possible. L’objet fétiche pourrait « s’imposer » au sujet, et non être « choisi » par lui, par lien non pas symbolique mais contingent à la fonction nourrissante et maternante de l’objet parental. C’était déjà en substance l’opinion d’A. Binet en 1887.

Ce serait alors un objet anodin, ce qui est au demeurant dans la réalité bien souvent le cas, qui ne serait fétichisé que parce qu’il a accompagné, temporellement, géographiquement, donc fortuitement, une expérience sensorielle et libidinale forte de nourrissage.

L’objet fétichique pourrait alors, au vu des développements ci-dessus, être simplement une variante de l’objet transitionnel : il serait l’objet de type transitionnel qui est utilisé pour rappeler et répéter, fantasmatiquement, spécifiquement une expérience de nourrissage, donc une satisfaction de nature libidinale ou sexuelle.

Un article états-unien de 20019 indique la possibilité d’une influence de l’effet Zeigarnik sur la naissance des paraphilies en général, et en particulier du fétichisme. L’effet Zeigarnik, du nom de la psychologue soviétique qui l’a mis en évidence, désigne la tendance à mieux se rappeler une tâche qui a été interrompue par rapport à une tâche qui a été menée à son terme. En l’occurrence, l’article écrit par un anthropologue et une psychologue propose que la frustration des excitations sexuelles primitives quant à leur but génital (on retrouve le classement freudien) puisse générer une trace mémorielle particulièrement importante pour les évènements ou objets concomitants.

L’objet fétichique serait donc « choisi » car il accompagne, fortuitement ou non, une expérience de satisfaction sexuelle, que l’enfant pourra chercher à répéter en mobilisant cet objet. Toutefois, ce « choix » est bien hypothétique, car le libre arbitre du sujet est bien limité à cette période de son développement.

De fait, pour ce qui est de l’objet transitionnel, D. Winnicott reconnaît que l’objet n’est « élu » par l’enfant que parmi une courte liste de « candidats » qui sont retenus et proposés par l’autorité électorale que constituent en la matière les figures parentales. Le « doudou » est souvent fourni par les parents, parce qu’à eux aussi il sert de régulateur et les décharge d’une part de leurs obligations. Si donc l’élection de l’objet transitionnel est en réalité une élection quelque peu trafiquée, en va-t-il de même pour l’élection du fétiche ?

On a vu qu’il pouvait y avoir des cas où le fétiche découle sans vraie rupture de l’objet transitionnel. Dans ce cas, le fétiche n’est pas tant élu qu’il s’est imposé de l’extérieur, comme un « candidat providentiel » pour poursuivre la métaphore électorale. Dans d’autres cas, l’objet fétiche serait choisi pour sa relation symbolique à l’expérience sexuelle de satisfaction. Dans ce cas on pourrait dire que l’élection est libre et éclairée, en quelque sorte. Enfin, dans d’autres cas encore, ce serait le hasard de l’exposition concomitante qui suffirait à investir l’objet élu de sa dimension fétichique. En ce cas, il s’agirait bien plutôt d’un despotisme que d’une élection. Or pour examiner quelle peut être la raison de ce despotisme qui viendrait tout à coup s’imposer au sujet, il faut en cibler une composante économique très précise : la répétition.

1Boubli, Myriam. (2012). « Le doudou dans tous ses états. Objet transitionnel, objet fétiche, deux processualités ». Dans : Le fétichisme. Études psychanalytiques. Paris : Presses Universitaires de France

2Lecointre, Guillaume. (2012). Les Sciences face aux créationnismes : Ré-expliciter le contrat méthodologique des chercheurs. Versailles : QUAE.

3Winnicott, Donald. (1951). Op. cit., p. 181

4Romm, May. E. (1949). « Some Dynamics in Fetishism. » Psychoanal. Q., 18:137-153.

5Freud, Sigmund. (1927). Op. cit.

6Dickes, Robert. (1963). Op. cit.

7Le Bihan, Anne. (2013). « Malédiction. (Sur le fétichisme) ». Dans Psychanalyse, 2013/1 (n° 26), p. 15

8Smirnoff, Vladimir. (1970). « La transaction fétichique ». Dans : Objets du fétichisme. Paris : Gallimard, p. 41-65

9Munroe, Robert L., & Gauvain, Mary. (2001). « Why the Paraphilias? Domesticating Strange Sex. » Cross-Cultural Research, 35(1), 44–64.

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