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Parler à des gens dans un bar parisien, c’est possible

25 février 2018

It’s the bar Paris needs, but not the one it deserves right now. Ou vice-versa. Je sais pas, j’ai jamais vraiment compris cette citation. Bref, j’ai passé la soirée au Social Bar, un bar dans le 12e où l’objectif est de se parler. C’est clairement le bar qu’il faut aux parisien·ne·s. Plus précisément, c’est le bar qu’il faut aux célibataires parisien·ne·s, puisque les gens en couple ont une fâcheuse tendance à tirer un trait définitif sur les rencontres, je le sais, j’en suis passé par là.

 

Le concept est assez simple : tu écris quelques informations sur toi sur un papier et tu dois demander à quelqu’un de te coller ce papier sur le dos. De cette manière, toute la soirée les gens pourront savoir qui tu es en regardant ce papier. Beaucoup d’autres règles et animations sont prévues pour inciter les gens à se parler entre elleux, et ça fonctionne. Il y a des défis qui t’enjoignent d’aller parler de telle chose avec quelqu’un·e à qui tu n’as pas encore parlé, de trouver tant de personnes pour monter un gouvernement fictif, de rompre avec quelqu’un·e que tu ne connais pas, etc.

 

Le truc marche bien, parce qu’il fait preuve d’un savant mélange entre l’injonction et la spontanéité. Les règles et défis et jeux t’obligent un minimum à parler aux gens, mais tu gardes la main sur la dose d’investissement personnel que tu veux y mettre, et pour ce qui est des défis que tu tires dans une boîte, tu gardes également la possibilité de les faire au moment qui te convient, voire bien sûr de ne pas les faire du tout ou d’en changer. Le résultat est stimulant.

 

Quelques observations sociologiques, puisque c’est mon dada.

 

Plusieurs femmes à qui j’ai parlé un peu longtemps ont mis sur la table la question du harcèlement de rue et du harcèlement sexuel en général. C’est dire l’ampleur du phénomène, ainsi que la libération de la parole, sans doute, qu’a permis le mouvement #MeToo. Justement, le sujet était abordé pour dire que dans ce bar le risque était moindre, car si le concept facilite les contacts, y compris entre hommes et femmes, il suppose que ces contacts se fassent justement dans le cadre de règles librement consenties, contrairement à un bar classique où un homme va aller lourdement aborder une femme qui voudrait rester tranquille. La spontanéité permise, de part et d’autre, par ces règles et ce fonctionnement permet à la fois aux hommes d’aborder plus facilement des femmes que dans un autre contexte, tout en laissant aux femmes une possibilité plus grande de les éconduire puisque la parole est plus libre. Et l’homme éconduit en sera moins frustré car il pourra aller parler assez aisément à une autre femme, donc il n’insistera pas lourdement comme il aurait pu le faire dans un autre cadre. Conclusion : la domination ne se dissout que par des règles, et pas simplement par des volontés ou des grands discours. Autrement dit, pour faire tomber le patriarcat, il faut une dictature du matriarcat. (Ok, c’est aller un peu vite en besogne, mais peut-être un jour je développerai le concept)

 

Inversement, le lieu n’est malheureusement pas exempt de la dictature du bruit. À partir de 23h, juste après le grand tournoi de Chi-fou-mi géant (très drôle !), la musique est mise très fort et toute discussion ultérieure en est sensiblement obérée. C’est assez dommage, et je ne suis d’ailleurs pas resté très longtemps après, car l’intérêt du concept de base me semblait trop altéré. En effet, étant arrivé à 19h30, j’avais certes eu le temps de parler à différentes personnes, mais les animations intégrées font que ces discussions tournent pas mal et que tu ne parles pas très très longtemps avec la même personne. Ce qui est plutôt intéressant, car tu découvres des gens avec des profils différents, dont un certain nombre auquel tu n’aurais sans doute pas eu l’occasion ou l’impulsion de parler par ailleurs. Mais quand arrive 23h, deux choses se passent : il y a quelques personnes avec qui le courant est un peu mieux passé, et avec qui tu voudrais discuter un peu plus longuement, et par ailleurs les bières que tu as bues commencent à faire leur effet et te permettraient de discuter avec entrain avec de nouvelles personnes encore. Mais le bruit t’en empêche.

 

La raison en est claire. Il s’agit là du basculement de la séduction verbale à la séduction corporelle, dont j’ai déjà parlé à Budapest. J’imagine que ce basculement est une règle sociale suffisamment ancrée pour être aussi systématique, et que je fais juste partie des inadapté·e·s qui en pâtissent. Mais pour un Social Bar qui met l’accent sur le lien social, qui passe donc forcément par le langage, il me semble que c’est un peu dommage. En tout cas, la musique pourrait être mise à minuit. Là, à 23h08, est passé « Les Lacs du Connemara »… À 23h08 ! Faute de goût ultime !

 

Toujours est-il que l’expérience vaut le coup d’être tentée, car elle donne un côté agréablement provincial à la vie pointue parisienne. Un des défis était d’écrire un poème avec un·e inconnu·e et d’aller le lire à un·e autre. Comme c’était par ailleurs une soirée spécifiquement anglophone, il était encouragé de parler anglais, j’ai donc dû composer ce poème en anglais, avec une voisine, au demeurant parfaitement française, mais agréablement anglophone elle aussi. En voici le résultat :

 

As the light and laughter filter through the bar

I wouldn’t want to have to run very far

For the Metro closes down very early in this part of Paris

And I still have to visit a friend named Boris

Who loves to eat shrimp and dance salsa

Though I met him in a silent steak house in Tulsa

We couldn’t have been better matched

Although you shouldn’t count your eggs before they’re hatched.

 

Nous avons fait lecture dudit poème à différentes personnes qui furent assez séduites. J’en apprécie beaucoup le surréalisme et le rythme, et rien que cette expérience me donne envie de retourner dans ce bar. (Et non j’ai pas pris son 06, apparemment la création artistique me suffit ou une connerie de ce genre ^__^)

 

 

 

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From → Politique, Vrac

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