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Langue au persil et sibboleth

12 août 2017

 

Un schibboleth est un moyen de distinguer un groupe de locuteurs au sein de la communauté des locuteurs d’une même langue. C’est une sorte de test linguistique, de révélateur, dont le résultat ne peut presque pas être contrefait, et qui place immanquablement le locuteur testé dans une catégorie.

 

Schibboleth (שִׁבֹּלֶת) signifiait en hébreu « épi » à l’époque biblique. Mais on s’en fout. L’important, c’est que le mot a été utilisé lors d’un conflit opposant la tribu de Galaad à celle d’Éphraïm, raconté dans le Livre des Juges. La tribu d’Éphraïm prononçait la première lettre du mot [s], prononciation erronée, alors que celle de Galaad avait la prononciation correcte [ch]. À la défaite des Éphraïmites, un certain nombre d’entre eux, pour éviter de se faire massacrer, ont voulu traverser le Jourdain et se réfugier en Galaad. Les soldats ont alors désigné à chaque fuyard un épi dans un champ et leur ont demandé de prononcer le mot : il était impossible pour eux de soupçonner le stratagème, et les Éphraïmites disaient donc [sibboleth], et étaient occis sur le champ (c’est le cas de le dire).

 

L’épisode montre qu’on n’a pas conscience de la variante linguistique qu’on parle, en règle générale. On n’est conscients que des usages qui s’en écartent, et on les prend juste pour déviants, incorrects. Il n’est donc pas forcément facile de passer avec succès un test de schibboleth, et c’est pourquoi ces tests sont très fréquents dans l’Histoire, jusqu’à nos jours.

 

Sans recopier Wikipedia, je vous laisserai aller lire tout ça si ça vous intéresse, mentionnons deux utilisations relativement récentes.

 

Lors de la Première Guerre mondiale, des prisonniers de guerre allemands essayaient de se faire passer pour alsaciens, puisque la France considérait l’Alsace comme française quoique annexée par l’Allemagne en 1871. Les prisonniers alsaciens bénéficiaient donc d’un traitement plus favorable. Lorsque les soldats capturés venaient des régions limitrophes de l’Alsace, Brisgau, Forêt-Noire ou Rhénanie, ils pouvaient assez facilement prendre un accent et une prononciation alsaciennes convaincantes, et espéraient ainsi passer pour alsaciens et s’en tirer. Mais le schibboleth existe en plusieurs versions : phonétique, tonale, grammaticale ou lexicale.

 

Les autorités françaises, conseillées par un linguiste alsacien, montraient donc un parapluie aux prisonniers de guerre et leur demandaient ce que c’était. Les Allemands répondaient avec l’accent alsacien « Schirm » ou « Regenschirm ». Seuls les véritables alsaciens avaient en eux la variante lexicale issue du français « Barabli » (déformation phonétique de parapluie). La justice ironique de la chose est frappante, puisque les Alsaciens bénéficiaient ainsi d’un traitement favorable en étant justement reconnus par un mot qui atteste linguistiquement leur proximité bien plus grande avec la langue française et la France que les autres locuteurs germaniques.

 

Autre exemple, et après j’en viens au propos principal de cet article. Dans les années 1930 à Haïti – ou « en Haïti », comme vous voulez. Par contre on dit « à Amiens », « à Argenteuil » ou « à Anvers » ; et on dit aussi, de par le fait, « à Avignon », et pas « en Avignon ». C’est un pur snobisme fondé sur aucune justification linguistique. Il n’y a jamais eu aucun souci à prononcer « à A » en parlant de lieu, ni pour Avignon, ni pour aucun autre toponyme. Sinon on aurait depuis des siècles prononcé « en Amiens », « en Argenteuil » ou « en Anvers ». Ce qui n’est pas le cas. Et l’histoire que c’est « en Avignon » parce qu’on rentre dans les murailles est grotesque. Bref – à Haïti donc, il ne s’est rien passé.

 

C’est dans la République dominicaine voisine que beaucoup d’Haïtiens s’étaient infiltrés pour y travailler. Les autorités dominicaines sont donc allées dans les champs (on parle beaucoup de champs j’ai l’impression, influence du champ lexical ?) et ont montré du persil aux ouvriers. Les Dominicains n’ont eu aucun mal à prononcer le mot espagnol « perejil », mais les Haïtiens, même s’ils parlaient pas trop mal l’espagnol, avaient beaucoup de difficultés à le prononcer et étaient démasqués (et massacrés hein, je vous rassure). J’imagine que le prénom espagnol « Jorge », imprononçable pour la plupart des francophones, aurait bien marché aussi, mais il n’y en avait peut-être pas un disponible dans chaque champ. N’empêche, utiliser du persil pour un sibboleth, il fallait le faire !

 

Tout ça pour dire quoi, à part du Wikipedia ? Tout ça pour dire qu’au sein même du français de France, des schibboleths peuvent exister, et que je vais vous en donner quelques-uns issus de mes propres observations, qui vous permettront de situer vos interlocuteurices géographiquement.

 

Au sein du français de France, qu’on croit très centralisé par le jacobinisme supposé de notre État et de notre mentalité, il subsiste en réalité beaucoup de particularités de différentes sortes, et c’est très bien comme ça, la langue n’en est que plus riche et vivante.

 

Tout le monde connaît les accents. Il est en général assez facile pour tout locuteur français de France d’identifier quelques accents : l’accent « du Nord » (chtimi ou picard), l’accent marseillais et l’accent toulousain, parfois simplement « l’accent du Sud », et éventuellement l’accent « de l’Est », souvent l’accent alsacien. En dehors de ça, pas grand-chose, en français de France.

 

À côté de ces accents, on trouve aussi du lexique, qui place les locuteurs. La célèbre opposition « chocolatine/pain au chocolat », mais aussi un certain nombre d’autres usages comme « sac/sachet/poche/cornet » pour parler d’un sac plastique, etc. Ces usages lexicaux sont assez facilement reconnaissables pour le locuteur standard, car ils dévient de manière assez évidente du français de référence normalisé, une sorte de francilien technocrate.

 

Mais il y a encore plus subtil, et c’est ce dont je veux vous parler. Il y a des variantes de langue qui sont presque imperceptibles, phonétiques sans être un accent, lexicales ou grammaticales sans être évidentes à l’oreille, et qui permettent néanmoins de situer l’interlocuteurice. En tout cas de situer soit d’où viennent ses parents, soit où ille a été à l’école, voire les deux.

 

Je vous donne les quelques exemples que j’ai identifiés régulièrement et que j’utilise, mais il y en a bien sûr beaucoup d’autres.

 

Vous pouvez identifier certaines personnes par la prononciation presque exclusive d’un seul mot : « œuvre ». Certaines personnes vont vous le prononcer le plus naturellement du monde [øvʁ], au lieu de [œvʁ] en français standard. La première voyelle sera rendue comme celle du mot « jeu », au lieu de celle du mot « beurre ». C’est un schibboleth phonétique qui vous permet de situer l’enfance de votre interlocuteur, dans mon expérience, au nord-est du Lyonnais ou en Franche-Comté, à peu près. Ces personnes n’ont en général aucun accent identifiable, n’utilisent aucun mot régional dans leur conversation avec des non-régionaux, et ne seront identifiables que grâce à cette voyelle, et presque exclusivement dans ce mot.

 

Certaines personnes ont perdu totalement l’accent méridional, mais vont « se trahir » par une construction grammaticale qui peut passer inaperçue ou tout simplement pour fautive : rendre indirect par la préposition « à » un complément d’objet direct lorsqu’il désigne une personne humaine. « Tu devrais aider à ton frère », voire « Tu devrais lui aider », « non mais tu l’as vu à lui ? », « il nous aime bien à nous » etc. Techniquement, c’est un marquage différentiel de l’objet ou accusatif prépositionnel. Je ne le savais pas jusqu’à maintenant, en écrivant cet article, mais par ailleurs on s’en fout. Dans mon expérience, ces tournures se retrouvent chez des personnes issues grosso modo du périmètre de l’actuelle région Occitanie. Je croyais que c’était une survivance de l’occitan ou une influence de l’espagnol proche, où le complément d’objet est effectivement rendu indirect par la préposition « a » lorsque c’est une personne, mais il semblerait que ce soit une variante qui existait un peu partout en France, que le français standard a proscrit très tôt, et qui a survécu à cet endroit et pas ailleurs, peut-être effectivement à cause – ou plutôt grâce à l’occitan et à l’espagnol. De fait, ces tournures semblent subsister plus couramment dans les parlers belges, suisses et canadiens qui n’ont pas subi la pression normalisatrice du français de France standard. Exemple donc de schibboleth grammatical assez subtil, indépendamment de tout accent ou de tout élément de lexique.

 

Un petit détour par l’Ouest : vous avez une valise à mettre dans le coffre d’une voiture. Demandez à quelqu’un « Tu penses que ça loge ? » : s’il ne vous regarde pas avec des yeux ronds d’incompréhension, il vient sans doute de Haute-Vienne ou du Poitou. Ici, c’est un emploi lexical d’un verbe qui existe en français standard, mais qui n’est pas usité de manière intransitive et sans complément de lieu. J’ai d’ailleurs pu vous trouver une sorte d’isoglosse pour cette expression, que vous trouverez sur ce lien. C’est quoi une isoglosse ? C’est la frontière entre la zone où on utilise telle variante linguistique et la zone où on utilise telle autre variante.

 

Enfin, je vais évoquer les régionalismes que je connais le mieux, pour avoir vécu 7 ans en Lorraine : ceux de l’Est. Lorsque je m’y étais installé, j’avais noté au fur et à mesure et avec délectation toutes les particularités des parlers locaux. Il y a beaucoup de particularités lexicales qui ne sont pas l’objet du présent article. Beaucoup viennent de l’allemand ou des dialectes germaniques locaux (personne ou presque ne parle d’un coup de « tampon » sur un document en Lorraine, on utilise un « schtempel/schtampel » ; on ferme bien sa schniss quand on n’a rien à dire, on renifle sa schnouguel, on mange un petit schtuck etc.). Certains sont plus larges comme la clenche de la porte, clencher la porte, qu’on trouve ailleurs dans l’Est.

 

Grammaticalement, il y a la construction « je vais lui le dire », assez immuable au moins en Moselle, et sans doute un reste ou une influence germanique. De même, la tournure « Rejoins-nous, on est toujours encore au restaurant », calque de l’allemand « immer noch ».

 

Mais il y en a un qui est presque indétectable et qui pourtant est tout aussi significatif : l’utilisation de la locution « là-haut » dans un emploi général et non spécial. Les locuteurs du français standard utilisent la locution « là-bas » dans un emploi général, c’est-à-dire indépendamment de la situation moins élevée ou non de la destination mentionnée. Un Parisien, un Breton, un Bordelais vont vous dire le plus sérieusement du monde « Je suis allé dans les Alpes, il y avait beaucoup de neige là-bas. » Ils n’utiliseront « là-haut » que dans le cas où ils veulent mettre l’accent sur la situation plus élevée du lieu mentionné, soit au sens propre « Ah non tu vas pas encore me faire monter là-haut sur le toit pour régler la parabole ! », soit au sens figuré « Les décisions sont prises par des glandus là-haut au ministère »…

 

Dans l’Est, et dans un périmètre dont je n’ai pas encore réussi à établir l’isoglosse, mais qui comprend dans mon expérience l’essentiel de l’actuelle région Grand-Est, donc aussi près de Paris que Reims par exemple, l’emploi est plus ou moins inversé. C’est « là-haut » qui est employé généralement. Les gens vont vous dire sans sourciller « On se retrouve à ta voiture au parking souterrain ? Ok je te retrouve là-haut à 15 heures. » Dès que j’entends cet emploi général de « là-haut », je dis à la personne « vous êtes de l’Est ? » et là elle me regarde éberluée, totalement inconsciente qu’elle a pu me donner la moindre information en ce sens. Je me sens très Sherlock Holmes, je frime un peu, mais j’explique, et tout le monde est content.

 

En conclusion, j’ai rien à dire de plus. C’est tout. Si vous connaissez des schibboleth de ce genre, parlez-en moi, j’en suis fort friand.

 

 

 

 

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From → Vrac

One Comment
  1. Poliapof permalink

    Pour ce qui est de la clenche, ce n’est pas spécifique à l’Est. Pour être honnête, je pensais que c’était plutôt spécifique de l’Ouest. Ma femme étant Normande, nous avons eu un moment d’incompréhension la première fois qu’elle a utilisé ce mot, que je ne connaissais pas, devant moi, alors que c’était le terme le plus évident du monde pour elle.

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