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Le klaxon : vagissement de l’auto-chiard

12 juillet 2017

 

J’habite au-dessus d’un carrefour de plusieurs rues très passantes, où se trouve de surcroît une supérette dont la place réservée aux livraisons est souvent prise : les camions de livraison doivent donc s’arrêter en pleine voie, occasionnant occasionnellement une occlusion.

 

Le principal désagrément de cette situation n’est pas pour moi la fluidité du trafic, puisque je n’ai pas de voiture et que j’en utilise très rarement. Ce n’est pas non plus l’odeur de pollution, elle n’est pas pire que dans tout Paris – pour l’anecdote, je reviens de 4 jours dans les Alpes, et le premier matin où j’ai repris le travail à Paris et attendu le tram, je me suis dit « Doukipudonktan !? »

 

Le principal désagrément, c’est le bruit. Ma chambre donne côté rue. Y dormir la fenêtre ouverte reviendrait à essayer de s’endormir devant les haut-parleurs du Hellfest. C’est ininterrompu. Tout le jour et toute la nuit. La nuit, les voitures passent en trombe, les motos en pétaradant. Le jour, les véhicules freinent pour le feu rouge, accélèrent pour le feu orange, se retrouvent coincés au milieu du carrefour, redémarrent au feu vert. Le bus s’arrête au pied de l’immeuble, aussi ai-je droit toutes les 5 minute à partir de 5h45 et jusqu’à minuit et des brouettes à « Bus 96, cet autobus a pour terminus porte des Lilas ».

 

Mais le pire bruit, celui dont je veux vous parler aujourd’hui, celui qui me rend alternativement fou et psy, c’est le klaxon.

 

Le klaxon, connu réglementairement sous son nom générique d’avertisseur sonore, a été monté sur les premières voitures car elles étaient électriques : elles faisaient peu de bruit en roulant, les piétons n’étaient pas encore habitués à leur présence qui n’était pas encore omniprésence. On trouvait même semble-t-il des panneaux à l’entrée de petites agglomérations enjoignant aux automobilistes de sonner leur klaxon pour avertir les résidents.

 

Mais cet usage fut vite rendu obsolète par l’arrivée des moteurs à explosion à pétrole. Les voitures firent du bruit, néanmoins on ne démonta pas l’accessoire pour autant. Pourquoi ? Donnez un jouet qui couine à un enfant, et essayez ensuite de le lui reprendre… Il y a une raison pour laquelle l’humain devient fou s’il reste trop longtemps dans une chambre anéchoïque : pour l’humain, le bruit, c’est la vie.

 

L’autre jour, je sors de chez moi et je vais attendre mon bus. Devant la supérette, un camion de livraison arrêté, pas encore en train de décharger. Il crée donc une impossibilité de passer dans son sens, puisque des véhicules arrivent en sens inverse. La première voiture derrière lui hésite à passer, vérifie que personne ne vient. Trop longtemps au goût d’un camion deux véhicules derrière : il klaxonne. Notons que les camions ont en général des klaxons à compresseur, qui génèrent un niveau sonore d’environ 117 décibels, tandis que les voitures ont typiquement des klaxons électriques qui ne génèrent que 108 décibels. Oh, 9 décibels de plus, c’est pas beaucoup… En fait si, c’est une échelle logarithmique, donc c’est 8 fois plus fort !

 

La première voiture finit par passer, c’est à la deuxième d’hésiter : rebelote, reklaxon. Il m’énerve. Il est 7h30 du matin. Des gens dorment. Et ce gugusse brandit ses 117 décibels parce que ça ne va pas assez vite à son goût. Enfin, il est en pole position derrière le camion de livraison. Mais cette fois ce sont les voitures en sens inverse, arrêtées au feu rouge, qui l’empêchent de déboîter pour doubler. Il va rereklaxonner. Je le sens. Bingo ! Il rereklaxonne. Encore.

 

Alors je quitte mon arrêt de bus, je traverse la rue, je vais sous sa fenêtre ouverte, et je lui hurle dessus. Je génère beaucoup moins de 117 décibels, rassurez-vous. Je lui hurle d’arrêter de klaxonner comme ça, qu’il réveille des centaines de gens qui aimeraient bien dormir, que ça ne sert strictement à rien, que ça ne fera rien avancer d’un pouce, je l’engueule, je lui dis que c’est une infraction pénale (article R416-1 du code de la route), qu’il est strictement interdit de klaxonner en agglomération sauf en cas de danger immédiat, il est où son danger ? Le mec est un peu interloqué, mais pas tellement. Il est bien protégé par sa carlingue métallique, j’y reviendrai. Il finit par me répondre « Mais ça fait dix minutes que je suis bloqué ! », mais ça ne fait pas dix minutes, bien évidemment, tout juste deux ou trois, mais ça aussi j’y reviendrai. Enfin, la file opposée se libère, je lui hurle une dernière fois dessus « allez-y maintenant, dégagez, puisque vous êtes si pressé, dégagez ! » Et là il me répond cette perle qui aurait pu me faire tomber sur place : « non mais j’suis pas pressé. »

 

Cruel aveu. Tout est dit. On va reprendre ça bien calmement, et en retirer les enseignements psychologiques.

 

Les principaux enseignements de cet épisode absurde sont : le sentiment de protection, la distorsion temporelle, l’impatience et la pensée magique générées par l’habitacle métallique. Ces caractéristiques ont un point commun : ce sont des caractéristiques infantiles.

 

L’enfance, c’est la période où le cercle familial joue en principe le rôle de médiateur entre la période fœtale et la période adulte. Pendant la période intra-utérine, le fœtus n’a pas besoin de manifester le moindre souhait, ses besoins sont tous comblés au fur et à mesure de leur apparition. Il n’existe aucun délai entre l’apparition du besoin et sa satisfaction. La naissance fait cesser cette période : à l’apparition d’un besoin, le nourrisson doit émettre un souhait, et son seul moyen de le faire est le bruit, par les cris ou les pleurs, ce qu’on appelle vagissements. Mais le nourrisson bénéficie d’un traitement où le délai entre l’émission du souhait et sa satisfaction est minime, en tout cas rendue la plus minime possible. Il pleure, on vient le nourrir, changer sa couche, le prendre dans les bras, jouer avec lui. Cela génère en lui une pensée magique où il croit que son vagissement contrôle son environnement à sa guise, pour la satisfaction de ses besoins.

 

Grandir, devenir un adulte, c’est la phase suivante, celle où l’individu s’aperçoit que ses vagissements ne contrôlent pas son environnement, que son environnement est composé d’autres individus qui satisfont volontairement et temporairement ses besoins, et que ces autres individus ont aussi des besoins que le sujet va pouvoir à son tour satisfaire.

 

Ma thèse est qu’environ 90% des humains n’atteignent pas ce stade et restent à vie des enfants. Mais cette proportion est à mon sens encore plus forte en ce qui concerne les automobilistes.

 

La tonne de métal qui constitue la carrosserie d’un véhicule joue le rôle de matrice de substitution. Un automobiliste est un être humain retombé en enfance, voire remonté en gestation. L’automobiliste, dans cette coque protectrice, est presque insurmontablement ramené en enfance. La raison n’en est pas seulement cette matrice. Le fait même qu’une tonne de ferraille puisse être déplacée à sa guise par une simple pensée manifestée par une légère pression du pied droit est de nature à faire resurgir avec vigueur de son enfance la pensée magique et l’absence de délai entre souhait et satisfaction. (Voir une introduction aux liens entre l’automobile et la pensée magique ici et deux exemples ici et )

 

Du coup, quand on est derrière un volant, et je n’en suis pas exempt, on devient complètement con. Oui parce que les nourrissons, c’est peut-être très mignon, mais c’est aussi complètement con. Pas pour rien qu’on les a appelés « enfants », de in-fans, celui qui ne parle pas, avec qui on ne peut pas avoir une conversation intéressante.

 

Et tout le phénomène klaxonnistique s’explique. Le klaxon, c’est le vagissement du chiard motorisé. Je suis dans ma matrice métallique indestructible, je peux la déplacer par la pensée accompagnée d’un très léger geste, et il y a autour de moi un entourage qui m’en empêche. Je ne veux pas le comprendre, je ne veux plus le comprendre. Je devrais pouvoir instantanément me déplacer, mais c’est rendu impossible par l’adversité. Alors je pleure. Alors je crie. Alors je vagis. Alors je klaxonne !

 

Quand j’entends des milliers de coups de klaxon par jour, je n’entends pas qu’un bruit. J’entends un abysse philosophique grave. J’entends une myriade de nourrissons ayant le permis et croyant aux miracles de leur pensée magique absurde. J’entends des bébés qui pleurent, mais qui n’ont pas l’excuse d’être des bébés, et qui sont tout sauf mignons. Dans ce rapport, l’adulte est le piéton, le cycliste. Le piéton ou le cycliste n’ont pas une centaine de décibels à leur disposition, et se mouvoir leur coûte un effort, sans matrice métallique protectrice. Alors ils font ce que font les adultes : ils attendent. « Donc tu admets que les gens sont parfois adultes, puisque tous les automobilistes sont aussi piétons à un moment ? »

 

Oui, mais contraints et forcés. Mais ce qui me terrifie, c’est que c’est aux nourrissons qu’on a confié une tonne de ferraille qu’ils peuvent lancer sans effort à des vitesses effroyables, et que les moins protégés s’ils les croisent ne sont pas les autres nourrissons dans leurs landaus, mais les adultes à pied ou à vélo.

 

Wikipedia dit que la ville de Shanghai a complètement interdit le klaxon. Mais les articles de presse que j’ai pu lire disent que ça n’est que de pure forme, comme notre article R416-1 du code de la route. Pire, notre article R313-33 dudit code oblige absolument tout véhicule à moteur à être doté d’un klaxon ! Alors qu’il ne peut servir que pour donner les avertissements nécessaires aux autres usagers de la route hors agglomération – en pratique uniquement en montagne ou dans un tunnel courbé, à ma connaissance – et qu’il est totalement interdit en agglomération, sauf cas de danger immédiat, cas dont je ne visualise pas bien les contours pour qu’il soit évité par un coup de klaxon.

 

En pratique, le klaxon est obligatoire, mais il ne sert à rien. À strictement rien. Ce n’est pas un composant de sécurité, absolument toutes les situations que je peux imaginer pourraient être aussi sûres sans klaxon qu’avec, en réduisant par exemple tout simplement un peu l’allure. À tout le moins, il est totalement inutile en agglomération, et devrait être radicalement interdit. Sauf qu’interdire l’usage d’un klaxon si celui-ci est monté en série serait comme interdire à un nourrisson de vagir : vain.

 

Nous sommes donc pollués, et je ne suis pas sûr qu’il vaille mieux entendre ça que d’être sourd

Version TL;DR de cet article en vidéo.

 

 

 

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