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Transports amoureux

9 octobre 2016

 

On naît dans une gare. On met des années à s’en apercevoir. On nous parle des trains qui partent et qui arrivent, on entend parler de quelques accidents qui font du bruit, mais tout cela nous reste longtemps étranger.

 

Dans l’enfance, certains miment, jouent au tchou-tchou. C’est chou, mais ça ne va pas loin. Les adultes que l’on connaît sont sans cesse en voyage. Parfois, l’un d’entre eux revient en gare, la mine sombre ou l’air gai, c’est selon, mais toujours l’air d’avoir froid. L’adulte arpente les quais, il veut remonter dans un train. Pour aller où ? On ne le sait pas encore.

 

Puis vient l’âge où l’on saisit, peu à peu. Pas grâce aux explications des adultes, ou si peu. On recoupe les informations d’autres enfants de la gare. On trie le vrai du faux. « Il paraît que si on est blanc on ne peut pas monter dans un train noir. » « Mais non c’est n’importe quoi ! » « Il paraît que les trains roses ils marchent à voile et à vapeur. » « Ah bon ? »

 

Surtout, l’envie de voyager monte en nous. Elle n’y a pas toujours été, il ne faut pas croire. Mais il y a des panneaux partout dans la gare, des publicités dans les haut-parleurs. Elle imprègne tellement tout notre environnement, tout tourne autour d’elle, tout la cultive tant qu’elle pousse et finit par éclore.

 

On prend son premier billet à un âge variable. Certains sont pressés, veulent parcourir du chemin, effrayés de ne pas arriver à destination. Certains multiplient les correspondances, souhaitant trouver le train parfait, le plus rapide, le plus confortable, ou le plus silencieux. D’autres veulent voyager loin et ménagent leur voiture. Ils restent plus longtemps à quai, dans l’attente du train direct ou de l’express. Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation.

 

Soudain, un train entre en gare. Il nous plaît, on ne sait pas trop pourquoi. On voudrait y faire un bout de chemin de fer. Seulement on ne sait pas comment acheter son billet, ou comment le composter. Ou alors le contrôleur nous refoule à  l’entrée du wagon. On est triste un moment, on s’assoit au buffet de la gare avec une tasse de larmes.

 

Puis on reprend l’indicateur des horaires. On reprend l’observation. On a passé sa vie dans cette gare, et il ne nous est même jamais venu à l’esprit qu’on pouvait peut-être en sortir, aller prendre l’air sur place au lieu de vouloir voyager à tout prix. Mais, là encore, c’est un monde de transport. Les adultes qui s’y refusent restent un peu en marge, sont soupçonnés, un peu évités. On s’en méfie. Alors on guette les voies.

 

Un autre train entre en gare. Au début, on est échaudé de la dernière fois. Il nous semble beau, ce train. Depuis, on en en a appris un peu plus sur les billets, le compostage et tout le tintouin. Et on s’intéresse à sa destination et à sa vitesse. Veut-on aller vite ou veut-on aller loin ? Difficile de combiner les deux, il faut bien du carburant.

 

On s’approche du train. On se renseigne, on discute avec le contrôleur, on va éviter de se faire refouler cette fois-ci, il va bien falloir quitter cette gare un jour, beaucoup de nos proches sont déjà loin, en voyage.

 

Et l’on monte.

 

Quelle ivresse ! On nous a parlé de la vitesse, du vent dans les cheveux, des paysages qui défilent, tous plus pittoresques les uns que les autres. On a tout entendu. Mais pouvait-on s’imaginer à quel point ce serait grisant ?

 

Le train prend de la vitesse. On commence à déchiffrer certaines des premières stations desservies. Alors tout s’emballe. On prend une carte fréquence. On ne veut plus jamais descendre à quai, comme tous ces proches partis en voyage et jamais rentrés en gare. On se moque bien que l’un d’entre eux retourne à quai, désormais, on ne sera plus là pour l’accueillir en bout de voie.

 

Après quelques stations, sans descendre de voiture, on pense au terminus. On nous a dit que l’idéal c’était de rester dans le même train jusqu’au terminus. Que c’était beau et romantique. Et on comprend bien pourquoi, maintenant qu’on est assis en première classe. C’est le voyage de notre vie, plus d’attente, plus de galère, plus de changement à attraper. La voie est droite, la pente peu forte. Le voyage est doux et nous berce.

 

Un cahot.

 

Le train ralentit, on se penche à la fenêtre : un essieu cassé. Qu’à cela ne tienne, ça se répare, un essieu. Pas de mode d’emploi, mais on sort le tournevis, on sue un peu. Le train repart. Il reste une petite saccade du côté gauche, lancinante, presque sourde. L’allure est légèrement réduite. Mais le terminus est toujours là-bas, en bout de ligne, et les prochains arrêts sont bien visibles.

 

Un tunnel.

 

On ne l’avait pas vu venir, celui-là. Et pourtant on allait moins vite. On n’y voit pas grand-chose, alors on se concentre sur la voie, on prête l’oreille : la saccade paraît plus sonore. On ressort du tunnel. Un brouillard est tombé. On n’aperçoit plus le terminus, seulement le prochain arrêt. Il faudra peut-être y faire quelques réparations.

 

On s’aperçoit qu’on n’arrive plus à maintenir à la fois la vitesse et la destination du train. Lorsqu’on se concentre sur l’une, l’autre nous échappe. C’est le principe d’incertitude d’Eisenweg, bien connu des germanophones. Certains recherchent absolument la vitesse de déplacement, la performance, d’autres une destination claire quitte à y aller piano, mais sano. Mais tous connaissent le doute.

 

Prochain arrêt. C’est là qu’on s’aperçoit que cette gare, ce n’est que la gare où l’on est né. On aurait donc tourné en rond ? Les derniers arpents de voie ont été pénibles, couverts lentement, avec beaucoup de ressauts, mais on craint de sortir constater l’étendue du dégât. On craint très fort de ne pas avoir l’énergie ou la compétence pour mener à bien les réparations. On craint très fort de descendre de ce train. On l’aimait bien, ce train.

 

Alors on reste à bord. Le train ralentit de plus en plus, n’atteint toujours pas la gare, tel la flèche de Zénon et sa tortue. La vitesse est quasi nulle. Il n’y a plus de destination affichée si ce n’est cet arrêt, le point de départ. On reste encore un peu assis, au chaud, derrière la buée des vitres. Dehors il semble faire froid, pourtant il n’a jamais fait froid dans cette gare avant notre voyage.

 

On demande au contrôleur, au chauffeur, s’il n’y a pas moyen de repartir jusqu’au prochain arrêt, même à vitesse réduite. On finit même par se demander si c’est si grave d’être dans un train à l’arrêt. Certains des trains les plus vieux que l’on connaisse nous semblent pourtant l’être.

 

Alors on reste à bord. Certains donnent un coup de clef à molette à un essieu par la fenêtre entr’ouverte, ce qui ne répare rien. Certains restent là des jours, des mois, des années, le train à l’arrêt. Certains baissent les rideaux de la rame, pour ne pas voir que le paysage ne défile plus. On a eu tant de mal à trouver ce train, qui nous semblait direct. On ne veut pas reconnaître qu’on s’est peut-être planté. On aura tant de mal à trouver le prochain direct, il n’y en a peut-être même plus ce mois-ci.

 

Mais on a été conditionné à avancer, lorsqu’on est en voiture. Un train, ça ne doit pas rester immobile, disent-ils. Parfois, il y a un petit train qui suit derrière sur la voie, et celui-là devra bien avancer.

 

Il va donc falloir descendre. On enfile son manteau, ses gants. On ouvre la porte. Le vent et la pluie nous fouettent en plein visage. Sur la dernière marche du marchepied, on hésite encore, jetant un regard en arrière.

 

Et l’on saute.

 

Évidemment on dégringole, on tombe, mais on se relève, il faut bien se redonner une contenance. On s’aperçoit qu’on a oublié une valise à bord. On veut y remonter mais le marchepied est déjà replié. Le train repart en cahotant, puis semble reprendre de la vitesse.

 

Et nous y revoilà. Ce quai bien connu. On est l’adulte à la mine renfrognée, transi de froid, que l’on voyait enfant sans le comprendre. On se demande ce qui vient de se passer. On y croyait à ce terminus. Nous aurait-on menti ? Mais non, on connaît des gens qui l’ont atteint. S’y est-on mal pris ? Le matériel a fait ce qu’il pouvait pour nous transporter, on a fait ce qu’on pouvait pour réparer les pannes. Est-ce notre faute enfin si un tronc d’arbre ou un nid de poule a cassé une roue sur un essieu ? Manque d’entretien, de maintenance, de vigilance ?

 

On ne saura jamais. Qu’est-ce que ça changerait ? On ne revient pas sur les voies, pas à pied, et les trains n’ont pas de marche arrière.

 

On reprend donc ses esprits sur le quai, avec le mal des transports. On est tenté de sortir respirer l’air glacial sur le parvis, hors de la gare. On dépasse donc le buffet, le marchand de journaux.

 

La porte est grillagée, condamnée depuis longtemps. Personne ne sort.

 

Alors, comme la stéréotypique vache, on s’en va ruminer au bord de la voie, et à nouveau, on doit bien regarder passer les trains.

 

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From → Personnel

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