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Véganisme, jour 14 : être difficile, c’est difficile, et quelle terminologie

1 octobre 2016

 

Aujourd’hui, j’ai dû renoncer à un beau gratin de chou-fleur à la cantine. J’aime ça le gratin de chou-fleur. Enfin j’aimais ça. À part ça l’autre jour, à la même cantine, j’ai eu une absence, je me suis fait servir de la fondue de poireaux sans même y penser, et j’étais à la moitié de mon assiette quand je me suis aperçu que la fondue de poireaux, c’est quand même relativement à la crème… Je ne fais pas un difficile très efficace. Comme je l’ai déjà expliqué, je ne l’ai jamais été pour la bouffe, et quelque chose en moi trouve que la vie est trop courte pour être difficile.

 

Seulement là, je me suis engagé à une tâche, alors je dois me discipliner un brin. Mais par ailleurs, je suis aussi maladivement timide. Oui, non, pour ceux qui me connaissent, ça ne se voit pas forcément. Ça ne se manifeste plus que dans certaines situations. Et justement dans le genre de situations où je me sens en position d’infériorité parce que je demande une faveur (pourriez-vous faire votre plat différemment exprès pour ma petite personne ?) sans m’en sentir la moindre légitimité ou autorité. Même demander s’il y a de l’animal dans un truc, j’ai du mal.

 

D’ailleurs, il y a un autre problème sur le fait de demander la composition des aliments : les gens qui vous répondent n’en ont aucune foutue idée. À la cantine, j’ai demandé deux ou trois fois si telle entrée contenait de la crème ou de l’œuf, si telle purée contenait du lait ; les gens, charmants au demeurant, n’ont pas été capables de me répondre. Ce ne sont pas forcément les mêmes qui ont préparé la pitance. Je pourrais demander à voir le chef et faire attendre les vingt personnes dans la queue derrière moi. Certaines personnes se sentent assez suffisantes pour le faire. Je ne les envie pas (mais du tout), mais je ne peux m’empêcher d’être un peu impressionné. À quel moment on se sent plus important que vingt personnes qui attendent derrière ? Bref, aucun rapport, enfin si, mais essayons de rester concentrés.

 

La terminologie donc. Je me suis dit, autant passer mon véganisme récent au prisme d’une de mes anciennes passions : la linguistique. J’ai déjà défini sommairement les termes dans mon premier article de la série (et un lien interne pour faire plus de pages affichées pour gagner des sous avec la pub mouahahahah ! enfin j’espère pour vous que vous êtes tous adbloqués), mais je veux me pencher plus avant sur le mot « vegan » en lui-même, sans toutefois tomber, car e pericoloso sporgersi, linguistique, tout ça.

 

Végan, ça vient de l’états-unien « vegan ». Jusqu’ici, tout va bien. Mais ce qui est moins connu, c’est que l’états-unien « vegan » s’écrivait auparavant « veygan », et venait d’un mot français : « veygand ». C’est en effet dans l’armée française que le mot est apparu en 1917, et il désignait au départ le rationnement particulièrement drastique (des patates et de l’eau, à peine un quignon de pain par jour et par soldat) que subirent les soldats français à la fin de la Première guerre mondiale, sous l’autorité du général en charge de la logistique : le général Weygand ! Et là, vous êtes en train de vous dire : mais il serait pas un peu en train de se foutre de notre gueule ? Et je vous réponds que si, c’est exactement ce que je suis en train de faire.

 

Reprenons. « Vegan », donc, ce n’est pas un nom de personne. Pas comme Dukoan qui donne son nom à son régime (de merdre, d’ailleurs, si j’ai bien compris). C’est un mot qui a été formé par une personne identifiée, par contre, ce qui est suffisamment rare en linguistique pour être relevé : Donald Watson, en 1944, qui se réunissait avec d’autres végétariens refusant de manger des produits laitiers ou des œufs. Ils voulaient trouver un nom pour leur mouvement, et il a procédé par syncope, c’est à dire en supprimant des syllabes à l’intérieur d’un mot, pour faire de « vegetarian » : « veg-an », à l’image de « Monseigneur » devenant « Monsieur », ou de beaucoup de mots portugais comme « geral » voulant dire « général » (mais pas Weygand, suivez).

 

Il faut dire que « veg » était déjà utilisé au moins depuis 1898 comme abréviation familière de « vegetarian ». La syncope est donc née d’abord d’une apocope. À noter, il semble que « veg » ait servi seulement plus tard d’abréviation à « vegetable », un mot pourtant bien plus ancien. Oui car « vegetarian », lui, est aussi une création de toute pièce, attestée depuis au moins 1839, ça ne nous rajeunit pas ma bonne dame. Pourquoi « ma bonne dame », d’ailleurs ? À cause des commères qui papotent ? Un peu sexiste tout ça. J’éviterai à l’avenir.

 

Tiens, en parlant de sexisme, vous savez que ça aussi c’est une de mes marottes. Si je commence à les faire toutes je vais finir par vous faire un article « Véganisme, jour 127 : le biathlon végan »… Bref, dans l’antisexisme, il y a une branche à laquelle je ne me suis intéressé et quelque peu converti que très récemment, alors que j’y étais très réticent il y a encore quelques années : l’écriture épicène. Kézako ? Je vous passe l’historique, vous trouverez ça sur le meilleur dictionnaire étymologique amateur de langue anglaise, je vous la fais courte : c’est le fait d’écrire un texte pour qu’il s’adresse et mentionne à égalité les femmes et les hommes. Vous avez tous vu un jour ou l’autre un texte du genre « tou-te-s les candidat-e-s sont appelé-e-s à se présenter demain ». Et vous avez peut-être trouvé ça ridicule, gros-se machiste. Nan mais c’est vrai que ça jure un peu. Mais c’est important.

 

C’est important parce que c’est un peu facile de dire « oui mais en français, c’est balot, c’est comme ça, le masculin l’emporte, on n’y peut rien ! » Ah bah oui tiens c’est balot, comme de par hasard c’est comme dans la société patriarcale dis donc ! Y aurait-y pas un lien de cause à effet ? La grammaire serait-elle pas une affaire créée et codifiée par les hommes pour favoriser les hommes, tout comme à peu près tout le reste ? Bon, donc, voilà, il faut aussi penser à intégrer les deux moitiés de la population quand on écrit, on n’en finira donc jamais de devoir faire des efforts avec tes histoires. Douter de tout, remettre tout en question, vous savez ? J’ai jamais dit que c’était reposant.

 

Quel rapport avec le véganisme ? C’est simple : végan ou végane ? Oui, j’encule vraiment les mouches, pour un végan, ça fait mauvais genre, et moi qui avait promis à une amie de ne plus parler de zoophilie. Alors, « végane » ou « végan » ? Tiens, pour une fois, les femmes sont plutôt favorisées dans ce cas, leur mot est le même dans les deux cas ! C’est pourtant un hasard phonétique. « Vegan », en anglais, c’est épicène, et ça se prononce [vigane], à peu près. Certains français le transposent donc en un mot tout aussi épicène que le mot anglais, langue remarquablement épicène, d’ailleurs, c’est un de ses points positifs, oui, elle en a. Ça donne donc un épicène « végane », appliqué à une femme comme à un homme, et à une langue de veau en seitan comme à un filet mignon de tofu.

 

Mais c’est pas tout à fait satisfaisant. Un adjectif qui se termine par un « e », en français, on a quand même envie, c’est une vieille habitude, d’enlever le « e » pour voir si des fois ça donnerait pas un masculin potable pour différencier tout ça. Parce que les flexions, dans les langues – conjugaisons, déclinaisons, accords, terminaisons etc. – sont certes un peu chiantes à assimiler, mais servent aussi à s’y repérer plus facilement.

 

Or « végan », une rétro-adaptation masculine de « végane », ça sonne habituel. Ça sonne comme musulman, catalan, afghan, occitan, persan, ottoman, et d’autres. Ça fait masculin. Ça rassure. Et c’est ça que j’utilise depuis le début ! Horreur et damnation ! Je suis pas encore décidé sur ce coup. « Végane » pour un masculin, pour un adjectif, ça ne fait pas très habituel, pas très idiomatique, ça sonne comme un calque paresseux de l’anglais du coup. Après une recherche, il semblerait que les seuls adjectifs masculins français se terminant par « -ane » soient ceux finissant par « -omane » : toxicomane, héroïnomane, kleptomane, érotomane (qui ne veut pas dire ce que vous croyez, sauf si vous savez ce que ça veut dire, auquel cas je vous félicite). On fait mieux comme compagnie… En même temps, j’imagine qu’il faut être un peu maniaque pour être végan-e !

 

On va s’arrêter là, vous voulez bien ? Au fait, je dis souvent dans mes articles que je ne développe pas un sujet tout de suite, que je reviendrai dessus dans un article dédié, sauf que je ne prends pas note du tout de ça, donc j’oublie. Donc si un sujet vous intéresse, n’hésitez pas à laisser un commentaire et je m’y attellerai ! Et en attendant, c’est toujours bienvenu pour moi quand vous vous abonnez et quand vous faites un peu connaître le blog autour de vous : si ça vous intéresse, ça peut en intéresser d’autres. Merci !

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