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Ce que « clubber » signifie, en d’autres thermes

26 juillet 2016

Où figurent en italique mes pensées éthylisées de retour de boîte de nuit thermale le 4 juin, tournant autour d’une diatribe contre la perfide Albion, puis la suite plus sobre écrite un mois plus tard avec des développements philosophico-psychologiques féministes chiants à mourir.

 

À l’image de Montesquieu, je demande : comment peut-on être anglais ? À l’inverse de Montesquieu, je me permets de répondre : en buvant. Beaucoup. Jusqu’à en oublier qu’on l’est, anglais.

 

Budapest est une charmante ville austro-hongroise de culture germanisante, vivante, riche, pleine de ressources insoupçonnées. L’endroit idéal, nous dîmes-nous entre amis, pour « enterrer la vie de garçon » de l’un d’entre nous ayant décidé de développer une activité conjugale.

 

Nous nous dîmes ça a priori sans influence extérieure préalable, mais nous vîmes vite que l’idée était de circulation courante. Les sites internet offrant d’organiser des « EVG » clef en main sont en effet légion, et notamment en anglais. Première parenthèse, un « EVG » se dit en anglais soit « bachelor party », soit « stag party ». Je m’attarderai une minute sur ce deuxième terme : il comporte toute l’iconographie nécessaire. « Stag » signifie « cerf mâle ». C’est l’un des animaux les plus masculinisés qu’on puisse trouver, puisqu’il ajoute à son phallus naturel ses andouillers qui font office de phallus supplémentaires, et notamment permettent de combattre d’autres mâles pour le gain d’une femelle. Nous y reviendrons. « Stag party » signifie donc en substance « la fête des mâles qui ont des bites en plus de leurs bites ».

 

Bref. L’idée, quoique de circulation courante, était bonne. Ce sont des choses qui arrivent. Dès l’avion, d’autres groupes de mâles enterraient la vie de garçon de l’un des leurs, ainsi que quelques groupes de femmes enterrant la vie de « jeune fille » de l’une des leurs. Et malgré tout, les choses se passèrent bien. D’une part parce que très peu de ces groupes étaient français, ce qui écarte l’écueil d’entendre systématiquement parler sa langue quoiqu’étant à l’étranger ; et d’autre part parce que notre groupe est civilisé, comme nous le confia notre guide lors d’un parcours de deux heures en « beer-bike », un vélo collectif où l’on pédale en buvant des pintes. Ledit guide nous a dit en substance : « contrairement à vous, les autres groupes boivent leur fût comme des trous et sont tellement saouls qu’ils ne se souviennent plus de la fin du parcours. » Les autres groupes, ce sont principalement des anglais. On y vient.

 

Comment peut-on être anglais ? Il faut effectivement imaginer que des quantités substantielles d’alcool sont requises pour tolérer cette condition. Et on ne parle pas d’être britannique. On peut discuter avec des Écossais ou des Nord-Irlandais très sympathiques. On parle des anglais d’Angleterre. Ceux qui, espérons-le, vont faire sécession de l’Union européenne par le Brexit, qui entraînerait probablement une indépendance écossaise.

 

Budapest semble être une de leurs destinations favorites. Ils et elles ne sont pas tou-te-s en enterrement de vie de trucmuche, mais c’est souvent le cas. Et en tout cas, EVG/JF ou pas, ils respectent les codes anglais : tenue vestimentaire quelque peu débraillée, regard quelque peu bovin, bidons quelque peu grassouillets, et niveau sonore quelque peu assourdissant. Testé à plusieurs reprises lors du séjour, et notamment en allant nous baigner en boîte.

 

Oui, parce qu’à Budapest, et c’est là l’un de ses nombreux atouts insoupçonnés, on peut clubber en se baignant. Après une journée de visite ponctuée de repas plus ou moins traditionnels et de bières plus ou moins régulières, nous prîmes le métro direction Szechenyi, les bains thermaux où ça se passe. À la station suivante, 50 anglais soûls et moches prirent le wagon d’assaut, et passèrent le reste de la ligne à tenter de briser le record de 138 décibels atteint lorsque les chars pénétrèrent la ville en 1956. Résultat : ex aequo.

 

Arrivés, nous vîmes que moitié autant de jeunes filles les accompagnaient plus silencieusement dans le wagon suivant, il ne faudrait tout de même pas mélanger les pochtrons et les napkins. À l’entrée des bains, j’avais l’impression qu’il n’y avait que des anglais à part notre groupe de dix français. Cette impression me resta toute la soirée, même si mon biais de confirmation d’hypothèse m’a sans doute empêché de voir quelques autres groupes de français ou d’autres nationalités que mes amis ont pu constater, pour leur part.

 

Râler sur l’impérialisme linguistique des anglophones en général n’est pas l’objet du présent article, mais en même temps je n’ai aucune idée de l’objet précis du présent article étant donné qu’il est 4h30, que je suis un peu soûl et qu’il commence à faire jour. Donc les anglophones pensent que le monde leur est dû, que toute autre langue est subalterne, et comptent à la fois sur le fait que tout le monde devra connaître leur idiome lorsqu’ils en auront besoin et que personne ne le comprendra lorsqu’ils seront en train de raconter leur vie ou leurs blagues salaces à très haute voix n’importe où n’importe quand. Globalement, je les déteste.

 

Autant dire que je ne sentais pas la soirée super bien partie vu le taux d’anglophones soûls au mètre carré. Les lieux et l’organisation eurent le don d’apaiser cette crainte. Se foutre en maillot dans une piscine à 30-35 degrés, immense, en plein air un soir de début juin où le vent frais est à 18 degrés, en groupe de dix copains avec du gros son dans les enceintes, c’est quand même plutôt sympathique.

 

Si on voulait pinailler, mais là encore ce n’est pas l’objet hypothétique du présent article, on pourrait dire que les 3 DJ successifs ont chacun connu leur quart d’heure de gloire malheureusement resté à chaque fois un seul quart d’heure. Très peu d’airs connus pour une boîte en plein air et en piscine avec toutes sortes de nationalités et notamment beaucoup d’anglais, c’est presque une faute professionnelle. Le bon usage aurait exigé plus que 50 secondes de Beatles, aurait exigé un passage de Satisfaction des Stones, un Baba O’Reilly, un Chumbawamba, bref, un peu de fête collective et pas un mix un peu autiste. Mais bon, des verres un peu dilués mais répétés aidèrent à se mettre dans l’ambiance musicale.

 

Dans l’ambiance musicale, oui. Mais au kiwi. Dans le reste de l’ambiance, pour ma part, un peu moins. Je suis redevenu depuis peu célibataire. C’est là mon moindre défaut… Du coup, j’intègre une espèce d’injonction sociale, qui n’est au demeurant pas due à mon entourage, lequel ne met aucune pression à ce niveau, et qui m’oblige à considérer ce type de situations comme une occasion, d’une manière ou d’une autre. Mais une occasion de quoi au juste ?

 

La population de la boîte était grosso modo de trois quarts d’hommes et un quart de femmes. Ce qui n’est guère étonnant. Le fait d’être en maillot de bain est plus oppressant pour les femmes que pour les hommes, en vertu des canons de beauté en vigueur et des injonctions incessantes à la féminité dans la publicité ou autres médias, tandis que les injonctions à la masculinité existent, mais sont en règle générale cantonnées à la carrière et à la réussite financière.

 

Forcément, un groupe de dix hommes comme le nôtre, même composé d’une large majorité de gens casés, observe la gent féminine alentour, de manière aussi subtile que le permet l’alcoolémie du moment. Cette observation reste tout à fait innocente, mais elle se couple chez moi à un degré cynique d’analyse psychologique des rapports de séduction et des normes de genres, et là, c’est le drame.

 

Pourquoi le drame ? Parce que si la contribution de notre groupe à la théorie comportementale de genre se limite à l’observation, voire à la dégustation visuelle discrète, d’autres contributions sont plus lourdes. De fait, les femmes s’organisent en différents types de groupes (et uniquement de groupes, car elles ne restent quasiment jamais seules).

 

Des groupes d’EVJF ou juste d’amies restent ensemble toute la durée, gardent une cohésion, et ne sont pas trop emmerdés.

 

Des petits groupes, en général (endormissement de l’auteur et fin de la rédaction à chaud) de deux ou trois, tiennent à attirer l’attention en se montrant et en dansant plus ou moins lascivement, ce qui ne manque pas d’attirer un bourdonnement mâle autour. On est là dans la danse nuptiale du règne animal, c’est quelque chose qui m’est totalement étranger mais qui semble s’être culturellement reconstruit dans l’espèce humaine alors que celle-ci l’a perdue dans son bagage inné.

 

Enfin, d’autres petits groupes, là encore de deux ou trois, sont tranquilles dans leur coin, l’air manifeste de vouloir rester entre elles tranquilles dans leur coin. Eh bien malheureusement, ces groupes-là aussi attirent un bourdonnement mâle incessant. Et immédiat. Qui tient du harcèlement, franchement. C’est souvent un homme seul, parfois deux, pas plus, qui vient s’asseoir à côté en souriant, pour « faire connaissance ». Parfois ils se font immédiatement rembarrer, parfois ils rechignent un peu. Parfois les femmes leur laissent un peu de chance. J’imagine qu’il doit être fatigant de repousser ces assauts sans cesse, alors qu’ils ne sont clairement pas sollicités ! Puis c’est un autre. Et un autre. Une noria, ce qui est adapté pour un milieu aquatique.

 

Je ne parle même pas des hommes qui profitent du flou d’une piscine pour effleurer nombre de cuisses, de fesses, de poitrines. Parfois, l’un d’entre eux se fait rappeler à l’ordre. Rarement. La réponse « ordre moral » est toute trouvée : ces femmes n’ont qu’à pas venir dans ce cadre où elles s’exposent, en maillot de bain, à de tels attouchements et de telles tentatives lourdingues de séduction. Oui, mais non ! Les femmes aussi ont le droit de faire la fête en maillot de bain, un samedi soir de juin, dans des bains, à Budapest !

 

Je clubbe très rarement. Encore une fois, l’un de mes moindres défauts. J’imagine assez bien que les rapports de genre y sont à peu près systématiquement les mêmes, simplement le milieu aquatique et la chair à nu les exacerbent. Il n’en reste pas moins que je ressentais un certain malaise, et une certaine solidarité, non pour mes homologues mâles, mais pour ces femmes sollicitées sans arrêt. Se satisfont-elles de cet état de fait ? Sûrement pas toutes ? Sûrement pensent-elles simplement, comme le leur répète ad nauseam la société patriarcale, que c’est inévitable, que voulez-vous, les hommes et leur testostérone, tout ça.

 

Vous l’aurez deviné, je ne me suis pas adonné aux bourdonnements des bourdons mâles, sollicités ou non. Comment en irait-il autrement ? Qu’y aurais-je fait ? La danse nuptiale est un exercice qui m’est étranger. Qu’est-ce qui séduit lorsque les paroles sont réduites à néant par l’alcool et le bruit assourdissant d’une musique inintelligible ? Le langage corporel ? La fonction phatique du langage ? Quel mérite ? Quelle plus-value ? Au final, quel plaisir, pour quel bonheur ? Est-ce là ce qu’on entend par séduction ?

 

Il y a deux sens au mot « séduction », d’après son étymologie. « Se-ducere », c’est « conduire en dehors ». En dehors de quoi ? En dehors de quelque chose de positif, ou de négatif ?

 

En dehors de quelque chose de positif, c’est la « séduction » péjorative, souvent attribuée à la femme d’ailleurs, « celle-là, c’est une séductrice », sous-entendu une sacrée salope ; ou alors à des cas particulièrement pathologiques, voire criminels, d’hommes à la Don Juan.

 

Mais il y a la bonne séduction, celle qui fait rêver, qui fait battre le cœur plus vite, respirer plus fort, suer plus humide, qui rend amoureux. Elle « conduit en dehors » d’un état antérieur jugé négatif, car amorphe, stagnant, sans âme et sans joie. Peut-elle ne passer que par la danse nuptiale ? Elle semble pourtant bien plus « humaine » qu’ « animale », puisqu’elle nécessite de savoir se projeter dans l’avenir pour imaginer le posteriori et le peser face au statu quo ante, pour estimer s’il serait meilleur ou non. Cette séduction-là ne passe-t-elle pas nécessairement par le langage parlé ? Voici les questions que je me posais, saoul, en m’endormant, sous le soleil levant, à Budapest, un dimanche matin de juin, même si je ne les ai formulées qu’un mois plus tard par écrit.

 

Depuis, les anglais sont sortis de l’Europe deux fois en une semaine : Brexit et défaite au football contre l’Islande. Me voilà vengé. Gageons que leur consommation du breuvage infâme qu’ils nomment bière ne va qu’augmenter, et peut-être les verra-t-on moins à Budapest et ailleurs. Cela ne répond pas à notre question initiale : comment diable peut-on être anglais ?

 

P.S : abonnez-vous, tout ça.

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