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Songe d’une triste nuit d’été

20 juillet 2016

 

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, j’ai rêvé la chose suivante : je regardais à la télévision la demi-finale de la Coupe du monde de football, qui opposait le Canada au Nigéria. Le Canada jouait en rouge, le Nigéria en vert. Tous les joueurs du Nigéria étaient noirs de peau, mais également tous les joueurs du Canada. Aucune autre information sur le cours du jeu, aucun but, pas de score, et c’est tout.

 

Comme je lis actuellement avec gourmandise L’interprétation du rêve de Freud, je vais me livrer à l’analyse de ce rêve.

 

Tout d’abord, je n’ai jamais vu le Canada jouer un match de foot à la télé. J’ai avoué que j’ai anciennement beaucoup suivi le foot, mais le Canada n’est pas une équipe qu’on voit jouer souvent, et il est évident que sa présence au niveau d’une demi-finale de Coupe du monde interpelle. Une rapide recherche m’a appris que l’équipe du Canada de « soccer », comme on dit chez eux, joue bel et bien en rouge, mais ce n’est pas très étonnant vu leur drapeau. À l’inverse, j’ai souvent vu le Nigéria jouer, je sais qu’ils jouent en vert, et leur présence à ce niveau de la compétition est moins fantaisiste, quoiqu’inédite.

 

Tout d’abord, ce rêve repose sur des couleurs : de peau et de maillot. Il se trouve que les trois couleurs en jeu sont le rouge, le vert et le noir. Ce sont aussi les trois couleurs auxquelles je m’identifie le plus dans le champ politique. Le rouge est la couleur du communisme, le vert de l’écologie politique, le noir de l’anarchisme. J’ai coutume de dire par plaisanterie que je suis une pastèque politique : issu de graines noires, avec une chair rouge, et une peau vert foncé plus tardive.

 

Le rouge et le vert s’affrontent donc en moi, teintés de noir. Il est un fait que depuis environ deux ans, en plus d’être apostat du foot, je suis apostat de toute organisation politique. Je souhaiterais trouver ma place dans une organisation où ne s’affronteraient pas le rouge et le vert, mais même celle qui m’avait accueilli après ma dernière purge en date ne m’en a pas convaincu. Ces couleurs s’affrontent donc en moi, sans raison ni dénouement, tout en portant le deuil de l’appartenance à une même équipe, d’où le noir.

 

Le noir anarchiste est revenu empreindre mes convictions politiques récemment, avec la mobilisation contre la loi « travail » et son monde, nimbée de violences policières, de gaz lacrymogènes, d’arbitraire et de réaction. En décembre 2015, au 2e tour des régionales en Île-de-France, je m’étais déjà abstenu pour la première fois de ma vie, réalisant le slogan anarchiste « élections, piège à con. » Il est donc compréhensible que toute forme « d’action » (comme on parle d’actions pour des phases de jeu au foot), rouge ou verte, m’apparaisse comme devant revêtir une peau noire.

 

Ce n’est pas tout. Le 15 juillet 2016, c’était aussi le lendemain de l’attentat de Nice. Le jour où on a confirmé que l’auteur, âgé de 31 ans, portait un nom arabe. Le jour où l’on a annoncé la prolongation de l’état d’urgence. Or le 17 juillet 2016, le lendemain de mon rêve, j’allais avoir 31 ans. Je me suis donc identifié. Non pas dans la perpétration d’un attentat, mais dans la misanthropie. Je me suis dit : « moi aussi je rejette un peu tout en vrac, je rejette la plupart de mes congénères, moi aussi j’ai 31 ans, mais comment quelqu’un peut-il en arriver à ce niveau de violence ? »

 

La prolongation de l’état d’urgence est clairement un déclencheur important de l’aspect « tous en noir » de mon rêve. Mais il y en a un autre. Chaque fois qu’il y a un attentat, je redoute les conséquences pour la communauté arabo-musulmane. Je suis horrifié des conséquences pour les victimes et leurs familles, bien entendu, mais l’attentat s’étant produit, celles-ci sont dorénavant inévitables. Tandis que les conséquences pour la communauté arabo-musulmane, sans doute moins graves mais plus pernicieuses et durables, pourraient être évitées, mais ne le seront pas.

 

Alors je m’identifie. Je souhaite que cette communauté puisse enfin avoir voix au chapitre, de manière valorisée. De manière symptomatique, je substitue dans le rêve des noirs aux arabo-musulmans, tant ces deux groupes sont interchangeables dans la psyché française comme boucs émissaires de toute délinquance et de tout ce qui va mal. Sans doute aussi pour éviter de m’identifier trop à l’auteur de l’attentat de Nice.

 

Symptomatique aussi mon recours au football pour figurer ces enjeux. Revenu tout récemment, mon intérêt pour le football m’a fait regarder la finale de l’Euro 2016, où le Portugal, un pays aujourd’hui plutôt opprimé dans le grand ordre financier européen, a battu la France, pays encore plutôt oppresseur dans le même ordre européen, quoique plus pour longtemps sans doute. Il faut déjà constater qu’ayant regardé l’Euro, je rêve de la Coupe du monde. De fait, j’avais encore suivi les deux dernières Coupes du monde jouées en 2010 et en 2014, alors que j’avais déjà passablement ignoré le dernier Euro en 2012. Ma désaffection pour l’Europe, en réalité pour ses institutions et le chauvinisme nationaliste grandissant de ses ressortissants, se retrouve dans cette transposition.

 

Lors de cette finale de l’Euro 2016, jouée 5 jours avant mon rêve, le Portugal jouait en rouge, et le but de la victoire a été inscrit par Eder. Eder est un joueur portugais… noir, né en Guinée-Bissau, ancienne colonie portugaise, immigré très tôt avec sa famille au Portugal, et qui est donc devenu un héros national pour ce but de la victoire. Bel exemple d’intégration, dirons-nous. Et j’avais justement lu, dans les jours qui ont suivi la finale, que le but d’Eder avait déchaîné chez certains supporteurs français sur les réseaux sociaux un élan de « négrophobie », supporteurs oubliant sans doute que l’équipe française elle-même comptait plusieurs joueurs noirs en grande partie responsables de son arrivée en finale.

 

J’ai donc fait d’Eder une équipe complète, noire de peau et rouge de maillot. Et cette équipe est devenue canadienne. Pourquoi ? J’ai transposé cette intégration coloniale à un pays parlant en partie la langue des vaincus, le français, où d’ailleurs les partis francophones ont toutes les peines du monde actuellement à ne pas sombrer dans le racisme pour défendre leur culture traditionnelle francophone face à l’immigration qui adopte plutôt la langue anglaise. Et je tiens là la clef du Nigéria également.

 

En effet, ce choix de belligérants footballistiques parle immédiatement au linguiste amateur que je suis : le Canada est le pays dans lequel l’usage du français est le plus menacé par l’impérialisme universel de l’anglais, quand le Nigéria est le pays où l’usage de l’anglais est le plus menacé par l’impérialisme très régional du français. C’est un fait peu connu, mais de par son isolement au milieu de nombreux pays francophones avec qui il a la plupart de ses liens culturels et commerciaux, le Nigéria donne de plus en plus de place à l’usage du français dans son éducation et ses institutions, au détriment de l’anglais, cas sans doute presque unique dans le monde.

 

Et voici mes belligérants : un opprimé résistant à un oppresseur universel, un autre opprimé résistant à un oppresseur régional, le tout sur fond d’anarchisme écolo-communiste. Et toujours ce souci d’équilibrer le plateau de la balance. Pas étonnant que dans mon rêve aucun but n’ait été marqué, aucune faute sifflée. Je ne souhaite pas vaincre l’anglais, ni que le français s’impose. Je souhaite la paix et l’équilibre. D’où la demi-finale.

 

Car le match était bien la demi-finale, autre transposition opérée à partir de la finale vue quelques jours auparavant. Sa signification est claire : ces deux équipes noires de peau s’affrontant en demi-finale, une équipe noire de peau ira forcément en finale défendre ses couleurs, de peau et de maillot. Ce n’est jamais arrivé. Au demeurant, aucune équipe africaine n’a accédé non plus aux demi-finales, le Ghana ayant échoué en 2010 en quarts contre l’Uruguay à cause d’une tricherie éhontée à la dernière minute. Mon rêve est donc déjà en progrès par rapport à ce fait connu de moi.

 

Mais mon rêve assure en plus la représentation, aux yeux du monde, et comme à l’Euro, des opprimés en finale de la Coupe du monde. Où ils rencontreront sans doute des blancs « oppresseurs ». Mais je m’arrête là. Je souhaite un équilibre. Je ne veux pas quelque chose de joué d’avance. J’aime les « petits poucets », les « outsiders » pour parler bon français, mais j’aime aussi la surprise, l’équilibre, que tout le monde ait sa chance de gagner ou de perdre, et que celui qui perd l’oublie vite et retrouve vite une nouvelle chance.

 

Dernier élément, me direz-vous : et le sexe dans tout ça ? C’est vrai, Freud, il dit que tout vient du sexe, non ? Déjà : non. Mais il dit que beaucoup de choses y sont liées, de manière patente ou latente. J’ai donc cherché.

 

Je divorce de mon épouse en ce moment, et je vais bientôt quitter notre appartement qui fut conjugal. Nécessairement, ça me travaille. Or il se trouve que le Portugal est le dernier lieu où nous avons fait un voyage de plus d’une semaine ensemble. J’ai donc eu une légère tendresse pour ce pays, puisque ce voyage était un moment où les choses semblaient encore bien fonctionner. Sa victoire à l’Euro m’a donc contenté un poil plus que par son simple statut de vainqueur surprise.

 

Précédent voyage de plus d’une semaine avec elle : le Canada… La substitution prend évidemment tout son sens. Enfin, j’ai rêvé ces derniers temps de partenaires « exotiques » par rapport à mon cercle habituel de connaissances : espagnole, juive, irano-bengalie zoroastrienne (je vous jure que c’est vrai), et allemande. Mes désirs d’ordre « sexuel », dans un sens très large du terme, sont donc à tendance « exotique », ce à quoi le choix de mes belligérants pourrait faire écho (il faudrait alors poser la question de l’homosexualité, pourquoi pas). Mais je n’ai rien d’autre de plus précis, et de toute façon je ne vous le dirais pas si c’était le cas !

 

 

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From → Vrac

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