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Confessions d’un apostat du foot

8 juillet 2016

J’ai progressivement perdu mon intérêt pour le foot depuis dix ans environ. D’autres intérêts l’ont remplacé, et les affaires de la Fifa, de matches truqués et autres joyeusetés ont bien aidé. Mais j’ai été croyant, et j’ai été pratiquant. Et cette année, pour la première fois, j’ai refusé la communion : j’ai fait mon apostasie. J’ai refusé de suivre quelque match que ce soit de l’Euro 2016 en France. Et tout comme il est difficile à un ancien fumeur de ne pas s’en rallumer une, je dois dire que ça me démange, un peu, quelque part.

 

Il faut dire que cette année, j’ai arrêté le foot plus comme on arrête la clope que comme on perd la foi. La perte de foi est lente, progressive. L’arrêt du tabac est brusque : un jour on fume encore, le lendemain c’est terminé. J’avais mes raisons. Comparer le foot au tabac est peut-être risqué. Et pourtant. L’Euro étant en France, il y a des années qu’on attendait ça. Les pour et les contre. Rabat-joie de service, j’étais dans le camp des contre. Les nouveaux stades, construits à coups de dizaines de millions d’argent en partie public, et qui souvent resteront largement vides par la suite, comment ne pas comparer ça à des tumeurs ? Ils détournent des ressources qui pourraient aller à tout le corps social pour leur propre grossissement sans but.

 

Au-delà de l’aspect financier et écologique, les derniers mois d’actualité politique sont passés par là. Je suis radicalisé contre le gouvernement de la France comme je ne l’ai jamais été auparavant. Alors je l’aurais un peu mauvaise que sous prétexte de victoires footballistiques ce gouvernement regagne de la popularité quand il met nos droits et nos libertés littéralement à feu et à sang. Le pain et les jeux, sans le pain, en somme.

 

Et puis je suis devenu très internationaliste, très anti-chauvin, je ne reconnais plus grand sens dans le fait d’être français ou allemand, d’avoir un drapeau comme-ci ou une frontière comme-ça. Ça rend d’autant plus difficile de soutenir telle équipe contre telle autre, et notamment au foot où le décorum nationaliste est plus fort que dans n’importe quel sport, avec hymnes et drapeaux d’entrée de jeu, pour bien montrer qu’il s’agit là d’un palliatif volontaire à la guerre armée qu’on se refuse dorénavant à faire.

 

J’ai donc refusé de suivre. Au début, ça n’a pas été trop difficile. Beaucoup de gens ne suivent pas le début. Beaucoup de gens ne se réveillent que dans les dernières phases, quand la possibilité d’une victoire déclenche l’essentiel de la ferveur. Ce simple fait, plutôt français, m’indispose. Soit on soutient son équipe quoiqu’elle obtienne comme résultat, soit on est un hypocrite opportuniste.

 

J’ai essayé de ne pas dégoûter les gens qui suivent. Après tout si des chiffres comme 23% pour Podemos en Espagne me font plaisir, pourquoi 2-0 à France-Albanie ne ferait pas plaisir à d’autres ? Même si je juge que le fondement est plus important, je peux le garder pour moi. Et puis je suis bien le biathlon et ça m’agace quand on se fout de ma gueule.

 

Hier, demi-finale France-Allemagne. Je ne l’ai pas regardée. Mais j’étais un peu retombé dans la marmite la veille, un ami ayant mangé chez moi, un ami qui suit le foot, et on avait regardé Portugal-Pays de Galles. Ça revient. Comme un petit papillon qui revient. Il n’y a pas forcément mille sirènes de joie sur mon _chemin_ mais ce n’est pas rien. Comme je l’ai dit, j’ai été croyant et pratiquant. Je connais la liturgie. Je connais l’Ave et le Pater. Dans l’axe. Dans la course. Bicyclette. Coup franc indirect. Je sais tout ça. J’ai joué.

 

Et hier soir, en entendant les hurlements de joie dans le quartier, qui me donnaient le score aussi sûrement qu’en allumant ma télé, la foi a eu une petite étincelle. L’excommunication volontaire m’a démangé. Je me suis surpris à parcourir, hier soir et ce matin, les messages de mes amis sur Fesse-bouc, pour voir l’ambiance. Pour tremper un sucre. Comme un apostat qui viendrait derrière l’église écouter les cantiques par le vitrail brisé de l’abside. On ne renie pas une religion impunément, sans douleur, sans démangeaison.

 

Et puis ces gens, quelle joie ! La joie philosophique, une sensation de bonheur soudaine, imprévisible, non sollicitée, est une des choses au monde les plus difficiles à se procurer. Différente du plaisir, du bonheur, du contentement, elle irradie un moment et s’évanouit. De cet ordre, le football m’en a fourni un exemple que je conserve précieusement en mémoire : la finale de l’Euro 2000, le but de Wiltord. Lorsqu’on croyait tout perdu et que soudain tout était relancé, voire gagné. J’avais 15 ans, j’ai sauté de joie dans tous les coins, et ça ne m’a pas empêché de devenir un adulte à peu près doué d’esprit critique, de jugement et d’engagement politique.

 

Et puis ces gens, si je leur faisais confiance pour une fois ? Ce n’est pas quelque chose que je fais souvent, mais pourquoi pas ? Je peux peut-être parier sur le fait que même si la France gagne son Euro, ça n’enlèvera rien au fait que les gens détestent leur gouvernement, et l’enverront paître dans la rue à la rentrée et dans les urnes l’an prochain.

 

Alors je vais peut-être regarder la finale, avec des gens. Et je ne serai pas forcément contre la France. Je ne serai pas non plus pour le Portugal – en plus Cristiano Ronaldo m’insupporte. Mais je prendrai un peu d’eucharistie, comme au bon vieux temps. Et si un peu de joie commune en sort, après tout, pourquoi pas ?

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  1. Songe d’une triste nuit d’été | zanas57

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