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Nuit Debout : plus d’abeilles, et moins de flics !

16 avril 2016

 

Je n’aimerais pas faire le boulot de CRS à Nuit Debout. Toujours obligés de détruire ce qui a été construit, chaque jour, et de le voir reconstruit le lendemain. Au petit matin de ce samedi 16 avril (47 mars en calendrier Nuit Debout), nous scandions joyeusement « Ils ont tout détruit, dans une heure on reconstruit ! », tandis que la petite compagnie de CRS, une quarantaine tout au plus, démolissait piteusement le joli pavillon construit sur la place de la République par l’école des Beaux-Arts. Et pourtant, ils semblaient fatigués, ces CRS. Fatigués de devoir encore revenir demain, refaire la même chose, toujours détruire. Quelle vie est-ce là ? Je suis sûr qu’eux aussi aimeraient bien construire quelque chose pour une fois, croire en quelque chose de nouveau.

 

On scande parfois aussi « Police nationale, milice du capital ». Et cette situation montre à quel point c’est vrai : détruire pour reconstruire, c’est LA croissance capitaliste. Sauf que dans ce cas, la reconstruction est gratuite et ne génère pas de valeur financière. Elle échappe totalement à leur contrôle, à leur compréhension. Je me demande s’ils y pensent, sous leur casque et leur bouclier, quand ils reçoivent des bouteilles de verre à la tronche. La plupart doivent surtout avoir hâte de rentrer chez eux. Encore un point sur lequel nous différons.

 

Cette nuit du 46 au 47 mars, nous avons donc dormi sur la place à nouveau, toute la nuit, pour la première fois depuis plusieurs jours. Ça n’a pas été sans difficulté.

 

La nuit avait bien commencé. Ambiance festive et extrêmement nombreuse, kebabs qui rôtissent, bières qui passent de main en main, gros son de Salut C’est Cool, des gens slament, dansent, chantent, discutent politique, discutent tout et rien. Le Paris tant porté aux nues après les attentats du 13 novembre, en somme.

 

Bien sûr, tout le monde n’est pas là pour Nuit Debout, loin s’en faut. Nuit Debout est un peu une Fête de l’Huma plus longue et plus réduite. Des gens viennent y faire la fête, totalement étrangers au communisme et à la solidarité. Mais quand ils regardent autour d’eux, ils voient de la solidarité. Quand ils se parlent, ils parlent à des gens engagés, qui croient en quelque chose de neuf. Ce n’est pas une simple beuverie comme une autre. C’est une curiosité. Et la curiosité est la qualité la plus radicale et la plus nécessaire de l’être humain.

 

Les concerts cessent. Les discussions non. On sait bien que malgré le nombre, les « forces de l’ordre, de la discipline et d’aucune tête qui dépasse » ne vont pas tarder à venir mettre un terme à ce Paris festif, parce que quand même, rentrez chez vous, braves gens, dormez, il est 2h et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

 

Un légaliste dirait : « oui mais le rassemblement a été déposé donc autorisé jusqu’à minuit, donc c’est normal qu’ils viennent vous déloger. » Oui, c’est normal pour un légaliste. Mais qui peut se permettre d’être légaliste si ce n’est ceux qui bénéficient du statu quo ? Je le dis d’autant mieux qu’en tant que juriste je fus brièvement légaliste pendant mes études. Puis j’ai découvert la réalité du monde du travail, du rapport de forces et de la lutte de classes.

 

À deux heures, donc, les cognes arrivent. Grenades assourdissantes et lacrymogènes. Nous sommes repliés dans le campement que nous avons installé au centre de l’esplanade. D’ici, nous ne voyons pas ce qui se passe là-bas, où les heurts ont commencé. Mais nous le savons très bien. La police profite de quelques excités pour encercler la place. Classic shit.

 

La fête et l’agitation génèrent la curiosité, je viens de le dire, suivez un peu. Elle génère donc forcément la curiosité de tout type de gens, y compris des moins fréquentables. De plus, la psychologie d’une foule se résume en général au comportement de ses éléments les plus instables. Un tel évènement a nécessairement attiré tout type de personnes, y compris certains qui profitent de l’effet de foule pour en découdre et laisser libre cours à leur violence refoulée. Faut-il les réprimer ? Il faut probablement les contenir. En général, ils n’en ont pas après les personnes, plutôt après les biens. Mais bizarrement, détruire les biens éphémères de campeurs utopistes ne pose pas de problème aux flics, mais détruire quelques vitrines ou quelques voitures, là c’est grave !

 

Donc, lacrymos. Beaucoup de lacrymos. Beaucoup, beaucoup, beaucoup de lacrymos. Pendant une demi-heure, trois à quatre grenades lancées par minute sur la place. Heureusement, Zéphyr semble être des nôtres, et il disperse assez largement les gaz. La police semble adopter une tactique de « tonneau des Danaïdes » en matière d’assaut ces temps-ci. Inonder une scène d’opération de cartouches, comme à Saint-Denis le 18 novembre, ou à Répu cette nuit, en espérant… en espérant quoi au juste ? Faire peur ?

 

Ça marche, un peu. 2h30, la place s’est largement vidée. Ne restent plus que le pavillon en carton des Beaux-Arts d’un côté, notre campement en bâches Nuit Debout « canal officiel » de l’autre, et au milieu, une centaine de combattants d’une cause un peu nébuleuse, voire éthylique, qui n’existe probablement que dans leur tête. Nous sommes un peu tendus. Pas trop. Des cordons de CRS approchent lentement de tous côtés.

 

Et là, les gens restants se réfugient autour de notre campement, ou à « l’intérieur ». Des jeunes pour la plupart. Et ils demandent si on a de la bière. Ou des joints. Ou des clopes. Est-ce le moment ? Il semble que ça soit le moment, pour eux. Comme disait Brassens, moi qui balance entre deux âges, j’aimerais que les têtes chenues comprennent ça : quand la jeunesse ne pense qu’à fumer un joint ou se soûler alors que des cordons de CRS sont à 50 mètres en train d’avancer pour la déloger et si possible la piétiner et la foutre en garde à vue, c’est que vous, les têtes chenues, vous avez sévèrement merdé. Collectivement merdé. Réfléchissez à pourquoi la jeunesse d’aujourd’hui a tant besoin de se soûler, de s’évader, de conduites addictives, et aussi de mouvements alternatifs comme les Zad ou Nuit Debout. « There is no alternative », hein ? Eh bien la jeunesse en trouvera une, et crèvera plutôt que de vous avouer le contraire.

 

Nuit Debout, c’est les modernes contre les anciens. C’est là que le gouvernement, les partis, les organisations en général n’y comprennent rien. Ils font tous partie des anciens. Et les anciens sont tous péremptoires dans leur cathèdre : « il faut que ces gens-là reviennent à la réalité, se donnent des objectifs réalisables, se transforment en mouvement structuré. » Oui, mais non. Enfin peut-être. Mais pas forcément. Nuit Debout, c’est s’échapper de la réalité. Parce que la réalité des anciens péremptoires dans leur cathèdre, elle est à chier.

 

Bref, nous sommes un petit noyau de gens formés politiquement, nous entourons le campement, et l’un d’entre nous est notre « responsable ». Un cordon de CRS s’approche rapidement et dangereusement. Notre responsable l’aborde en identifiant immédiatement leur chef. C’est bien les flics et les bidasses, on voit tout de suite qui c’est le chef.

 

– « Je veux discuter, je veux discuter ! » dit-il. Aussitôt le cordon s’arrête sur ordre du chef.

– « Nous sommes ici par la volonté du peuple, et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes ! » Non, je déconne. Même si ça aurait eu de la gueule. Pas sûr que le chef aurait capté la référence. Il a beau être chef, il est chef flic.

 

– « On est pacifiques, on a des gens qui dorment, on ne vous causera aucun trouble, on veut juste passer la fin de la nuit ici. »

– « On sait qui vous êtes, on n’en a pas après vous pour l’instant, mais on reviendra. » Et ils nous dépassent et vont se prendre des bouteilles sur la tronche plus loin.

 

Et là, juste comme ça, on voit combien à peu de gens, avec une formation et une certaine solidité, on peut faire bouger les choses. Ils étaient évidemment sur le point de nous faire plier bagage, mais on a gagné le droit de voir l’aube se lever au lieu de finir en garde à vue. Et ça fait plaisir.

 

Dix minutes plus tard, ça fait moins plaisir. Les camionnettes de CRS filent toutes dans le boulevard Saint-Martin, sans doute pour aller suivre un départ en manif sauvage, ça les fatiguera encore un peu plus. Une petite escouade (oubliée là ?) d’une quinzaine à pieds passe en contrebas de notre campement et essuie des jets de bouteilles de trois gugusses un peu plus loin. Les gugusses se prennent une première lacrymo. Mais en reculant, les CRS lancent une seconde lacrymo, qui atterrit DANS notre putain de campement. Campement fait de bâches, de couvertures, de cartons, de tentes. Autant dire ignifugé !

 

Le « tonneau des Danaïdes », son problème, c’est qu’on finit forcément par fatigue ou lassitude ou juste contingence statistique par viser à côté. Comme quand on pisse debout. Là, pareil. Ils n’ont pas envoyé leur grenade exprès dans notre campement, mais à force d’utiliser des centaines d’armes dangereuses autour de civils, on fait une connerie. Rémi Fraisse l’a appris à ses dépens.

 

Deux couvertures, un sac à dos et des cartons commencent à brûler, heureusement nous étions vigilants et nous éteignons l’incendie. La cartouche en question trône chez moi en souvenir.

 

En souvenir de cette nuit où j’ai compris. Ils sont fatigués, les CRS, les gendarmes mobiles. Ce sont toujours les mêmes. Ils ne sont pas si nombreux. Ce sont même les premiers à subir les restrictions budgétaires, parce que ce sont les fonctionnaires qui doivent le plus fermer leur gueule. Et du coup, ils font des erreurs. Et quand ils font des erreurs, on voit que tout est possible. Et c’est peut-être là qu’ils perdent, finalement.

 

Autres erreurs : ils prennent des initiatives. Et pas toujours les pires. Quand ils reviennent à 5h30 nous déloger avec le premier métro, faute de nous avoir délogés avec le dernier, ils nous somment d’abord de tout laisser et de dégager. On parlemente, on demande de pouvoir replier notre matériel, puisqu’on va s’en resservir dans quelques heures pour remonter le campement exactement au même endroit. Et ils nous laissent. L’un des nôtres demande à la cantonade si quelqu’un a un couteau pour couper une corde qui retient les bâches. Un CRS lui donne le sien ! Fusillé du regard par son chef, certes, mais qui laisse faire. Peut-être qu’ils sont juste pressés de rentrer chez eux.

 

Un peu plus loin, c’est l’inverse, un CRS un peu plus frustré ou pressé que les autres donne des coups de pieds dans nos palettes qui servent de paroi. Celui-ci est rappelé à l’ordre. Ils semblent avoir pour consigne de nous bichonner, nous. On ne va pas s’en plaindre. Mais on remonte le camp demain.

 

On finit donc cette nuit, alors que les premières lueurs laiteuses de l’aube éclairent le ciel d’orient, en filmant et photographiant copieusement une quarantaine de gamins en uniforme de soldat qui piétinent par dépit le château de sable des petits voisins, les étudiants des Beaux-Arts. Ils n’aiment pas ça, être filmés. Filmés, ça veut dire un contrôle démocratique réel. Pas par le vote ou le parlement ou je ne sais quelle connerie. Par les gens, là, tout de suite. Et individuellement. Agent Duchmol. Agente Duparc. On leur braque des lampes torches dans la tronche (c’est mieux que des bouteilles de verre, ou des vraies torches, non ?), et on les photographie. Et ils ont l’air fatigués. Très fatigués.

 

Peut-être ont-ils juste envie de rentrer chez eux. Mais rentrez donc chez vous ! Et quittez ce métier de merde, et faites-vous  apiculteurs en Auvergne. C’est bien l’Auvergne. Et ce monde a besoin de plus d’abeilles et de moins de flics. C’est ça Nuit Debout : plus d’abeilles et moins de flics ! Ce soir, on y retourne !

 

 

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From → Politique, Vrac

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