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Point sur la primaire républicaine aux États-Unis

3 novembre 2015

Les prochaines élections présidentielles américaines se dérouleront le mardi 8 novembre 2016. À presque un an de cette échéance, il est temps que je vous parle des primaires des deux principaux partis qui concourront lors de cette élection, les Républicains et les Démocrates, en commençant par les premiers, dont la primaire est une des plus mouvementées depuis belle lurette.

Il y a actuellement un large panel de candidats encore en lice, deux seulement se sont retirés de la course, Rick Perry et Scott Walker. Pour mesurer les chances de chacun, leur soutien et leur « élan » (« momentum » en anglais, une donnée extrêmement importante de la couverture médiatique et populaire d’une élection aux États-Unis), on recourt principalement à deux types de données chiffrées : les sondages, et les paris en ligne.

Il y a deux types de sondages.

Les sondages nationaux testent un échantillon censément représentatif de la population, et ce sont ceux qui sont le plus souvent repris dans les médias. Leur inconvénient est qu’ils sondent en même temps des habitants d’États qui ne voteront pas en même temps à la primaire. Les primaires s’étalent en effet de février à juin. Si en février, dans les premières primaires, traditionnellement Iowa et New Hampshire, la plupart des candidats actuels devraient être encore en course, en juin beaucoup se seront retirés et tout aura changé.

Il y a donc aussi des sondages faits par État, et les plus instructifs sont ceux concernant les primaires les plus précoces, Iowa et New Hampshire, et dans une moindre mesure Nevada et Caroline du Sud.

Les paris en ligne, type paris sportifs, sont-ils vraiment une information fiable ? Oui et non. Les anglo-saxons me semblent être de bien plus gros parieurs que les Français. Il y a de juteux marchés de paris, pas uniquement sur les courses de chevaux ou les sports collectifs, mais sur à peu près tous les éléments un tant soit peu aléatoires. Un peu comme la Bourse… Et un peu comme à la Bourse, les baisses et les hausses peuvent être autoréalisatrices. Comme un nombre non négligeable de joueurs parient sur les résultats des élections, y compris sur les primaires, il y a lieu d’y jeter un œil pour avoir des indications, notamment sur le « momentum » des candidats.

Voyons les sondages. Deux sites proposent des agrégateurs de sondages :

  • Realclearpolitics, familièrement RCP, assez sélectif en ce qu’il n’inclut pas les sondages qui lui paraissent suspects pour une raison ou une autre ;
  • Huffpost Pollster, une page du journal Huffington Post, qui pour sa part inclut absolument tout.

Si l’on agrège ces deux agrégateurs, ce qui n’est en rien scientifique mais relève plutôt du doigt mouillé, on obtient ceci :

Candidat Huffpost RCP Average Moyenne
Trump 27,6 26,6 27,1
Carson 26,5 23,6 25,05
Rubio 10,8 9,2 10
Cruz 7,2 7,2 7,2
Bush 7,6 6,6 7,1
Fiorina 3,2 4,8 4
Paul 2,4 2,8 2,6
Kasich 2,9 2,2 2,55
Huckabee 1,8 3 2,4
Christie 2,2 2,2 2,2
Jindal 0,9 0,8 0,85
Graham 0,3 1 0,65
Santorum 0,4 0,5 0,45
Pataki 0,1 0,3 0,2
Gilmore 0 0 0

Les candidats sont à classer en trois catégories :

  • en dessous de 1 %, ceux qui n’ont absolument aucune chance ;
  • entre 1 % et 3 %, ceux qui pourraient éventuellement avoir une chance d’être promus au rang de « frontrunners » si l’un de ceux-ci explosait en plein vol ;
  • au-dessus de 7 %, les « frontrunners » du moment.

Et Fiorina, à 4 %, elle est où alors ? Elle était dans le peloton de tête pendant tout le mois d’octobre, mais elle s’est tellement étiolée qu’elle semble irrémédiablement destinée à réintégrer le deuxième étage.

Disons maintenant quelques mots de chacun des prétendants sérieux. Sérieux, au sens de « ceux qui ont de sérieuses chances », parce qu’on va vite voir que beaucoup ne sont pas franchement « sérieux »…

Donald Trump

À peu près tout le monde le connaît, et c’est à peu près la seule raison de son succès jusqu’à maintenant. Il a déboulé dans la course en juin, et a grimpé jusqu’à la première place dès juillet pour ne plus la lâcher une seule fois depuis. Il « pèse » 4,5 milliards de dollars, mais il n’a pas eu besoin d’en dépenser un seul « cent » en publicité. En effet, les médias étaient trop heureux, alors que la campagne était plutôt terne, de se jeter sur sa candidature pour faire du papier, du clic ou du spot et vendre du « temps de cerveau disponible » à la pub. Il est outrageant dans tout ce qu’il fait, rien de ce qu’il dit ne semble être retenu contre lui, il a un effet dévastateur sur l’image du Parti républicain, déjà franchement écornée. Il n’a d’ailleurs pas vraiment de discipline partisane, ayant été anciennement proche et même membre des Démocrates. Il attire d’ailleurs plutôt les modérés du parti, et pas les ultra-conservateurs. Il est le « populiste » archétypique. Il fait dire à une large frange du « peuple » : « lui au moins n’est pas dans les calculs politiciens, il parle vrai, etc. » Il fait une gaffe ? « Lui au moins ne mesure pas sans arrêt ce qu’il dit et n’est pas ennuyeux comme tous ces costards-cravates de Washington. » Il attaque les Hispaniques ? Il gagne 2 points parmi les Hispaniques dans le prochain sondage. Une déferlante.

Oui, mais « l’Establishment » du GOP (Grand Old Party, petit nom du Parti républicain, plus usité que le vrai nom) ne l’entend pas de cette oreille. À chaque primaire, un candidat non « établi » fait des étincelles, et ledit Establishment finit vite par se rallier autour d’un candidat propre sur lui et validé par les grands pontes, qui gagne. On verra si cette fois ça peut se faire, mais c’est la première fois que c’est aussi mal barré, d’autant plus que son dauphin dans les sondages est lui aussi extérieur à l’establishment. Pour conclure, Trump s’est engagé à ne pas concourir comme candidat indépendant s’il n’obtenait pas l’investiture, provoquant quelques soupirs de soulagement dans l’encadrement républicain. Enfin, vu la nature même de Trump, un businessman, un « winner », il y a fort à parier que s’il venait durablement à être doublé dans les sondages par un autre il perdrait vite toute appétence pour cette course et jetterait l’éponge. Or Ben Carson approche…

Ben Carson

Il est neurochirurgien, il est noir, il est intelligent, il n’a jamais eu de mandat politique. Mais il reste Américain, et Républicain. Donc un peu taré malgré tout. Pour l’instant, il est un peu le François Hollande 2011 de cette primaire : populaire par défaut, car consensuel et propre sur lui, sans qu’on sache trop ce qu’il fait, ce qu’il veut, où il va, qui c’est celui-là ? Neurochirurgien, il a conduit des recherches de pointe sur des tissus embryonnaires. Pas un bon point pour un candidat qui se place sur le créneau conservateur évangélique… Trump étant très macho et misogyne, Carson recueille en général bien plus d’intentions de vote féminines. Carson fait très doux, mesuré, presque effacé dans les débats, ce qui contraste hautement avec le style fanfaron de Trump : chacun en recueille certains fruits.

Par ailleurs, Carson doit plaire au créneau qu’il s’est assigné. Il est donc bien sûr pour une interdiction quasi-totale de tout avortement. Il sort aussi régulièrement, sans qu’on sache vraiment s’il y croit complètement, des déclarations à l’emporte-pièces : il est/serait inacceptable d’avoir un musulman comme président des États-Unis (2/3 des électeurs républicains croient qu’Obama est musulman) ; Obamacare, la réforme de la Sécurité sociale, est le pire fléau qu’ait subi le pays depuis l’esclavage ; suite à l’un des récents massacres à l’arme à feu, les Juifs auraient pu éviter l’Holocauste s’ils avaient tous été armés à l’époque, ou autres joyeusetés de ce genre. Ça ne le handicape pas dans la primaire, bien au contraire, mais ça pourrait l’empêcher de gagner la « générale », l’élection présidentielle à proprement parler, s’il était investi par le GOP. Ben Carson a lentement grimpé cet été à la seconde place, une dizaine de points derrière Trump, mais depuis mi-octobre il s’est vraiment rapproché et l’a dépassé dans quelques études nationales. Ben Carson est par ailleurs en tête des sondages dans l’Iowa, de manière quasi-constante depuis septembre, tandis que Trump est largement en tête de toutes celles du New Hampshire depuis le mois d’août. Un « early state » chacun, balle au centre.

Marco Rubio

Vous allez me dire : à 15 points en dessous de Carson, pourquoi fait-il partie des « frontrunners » ? La question s’applique aussi aux deux suivants, Ted Cruz et Jeb Bush. La réponse pour Rubio et Bush est la suivante : ils font tous les deux partie de l’Establishment, ce qui signifie qu’une fois seul en piste contre les anti-Establishment, le candidat qui aura le soutien de la machine du parti a de très fortes chances de l’emporter, comme Mitt Romney en 2012. Longtemps, Bush a été le mieux placé pour remporter cette « primaire dans la primaire ». Mais suite au débat du 17 septembre, Marco Rubio l’a dépassé durablement et s’est installé ensuite assez solidement à la 3e place une fois la parenthèse Fiorina refermée.

Rubio bénéficiait à ses débuts d’un fort soutien du Tea Party, cette frange la plus réactionnaire du Parti républicain qui a fait irruption dans le débat états-unien depuis 2009-2010. Néanmoins, son plan sur l’immigration qui devait régulariser 11 millions de clandestins pour ensuite fermer les frontières définitivement a rebuté le Tea Party, même si Rubio est resté entre temps parmi les sénateurs les plus conservateurs. En tant que sénateur de Floride depuis 2010, il est aussi un gros contributeur en matière de législation, membre actif de plusieurs comités, auteur ou co-auteur de nombreux projets. Il est donc plutôt crédible aux yeux des électeurs attendant un homme d’expérience politique pour la Présidence. Il est néanmoins relativement lisse et peu charismatique dans les débats télévisuels. Il est le seul à part Trump et Carson à dépasser régulièrement les 10 % au niveau national.

Ted Cruz

Cruz, encore plus que Rubio, est un pur produit du Tea Party, et en a conservé le soutien. L’idéologie du Tea Party étant partagée par environ 15 % à 20 % des électeurs du GOP, Cruz a le potentiel pour monter jusqu’à ce score. Il est sénateur du Texas, lui aussi parmi les plus conservateurs du pays. Malgré son nom et son ascendance hispanique, il ne parle quasiment pas espagnol, en tout cas pas suffisamment pour faire un discours ou débattre dans cette langue, contrairement à Rubio, et à Jeb Bush dont la femme est mexicaine.

Ted Cruz a longtemps été dans le ventre mou du classement, n’a quasiment pas varié en intentions de votes depuis juillet, autour de 6 %, mais maintenant que peu à peu d’autres candidats s’effondrent dans la catégorie des insignifiants, il intègre le top 5 des candidats viables à l’heure actuelle. Il a même franchi les 10 % nationalement dans trois enquêtes ces trois dernières semaines. Toutefois, son créneau du Tea Party lui mettent deux contraintes : il ne devrait pas bénéficier de l’appui de l’Establishment, même s’il était le seul restant face à Trump et Carson (ce qui n’est pas impossible, et dans ce cas Carson pourrait en bénéficier par défaut) ; de plus, il n’est le deuxième choix d’à peu près personne, et devrait se contenter du réservoir de voix du Tea Party amputé de ceux qui auront été séduits par Carson, voire Trump dans une moindre mesure.

Jeb Bush

Il a la trajectoire inverse de celle de Rubio. Longtemps premier du plateau, puis 2e derrière Trump, puis 3e derrière Carson, il restait l’option la plus viable de l’Establishment. Hélas pour lui, sa bonne étoile s’est tarie fin septembre, où il a vu Rubio et Fiorina, et désormais Cruz, le dépasser, sans pourtant beaucoup diminuer dans les sondages nationaux. En réalité, le nom de Bush n’attire plus grand monde, même si la popularité de George W, son plus illustre frère, s’est redorée depuis un an ou deux, tandis que les gens oublient quelque peu quelle catastrophe ses mandats ont été à tout point de vue. Jeb Bush n’a pas grand chose pour lui : ancien gouverneur sans éclat de la Floride, il n’a plus de mandat depuis un moment. Il est terne, plutôt modéré, pour un Républicain, c’est à dire trop modéré pour séduire une base qui s’est considérablement droitisée et radicalisée depuis quelques années.

Il a multiplié les erreurs stratégiques, attaquant ses rivaux à contretemps, misant de l’argent dans les mauvais États aux mauvais moments. Jusqu’en septembre, ces erreurs ne lui retiraient pas la confiance de l’encadrement du parti et des principaux donateurs. Mais à force de leur dire « je vais finir par m’imposer », il les a fatigués, et depuis octobre l’encadrement et les donateurs s’agitent et s’orientent vers d’autres, doucement. Il n’est néanmoins pas encore acquis que Bush a perdu. En novembre 2007, John McCain était au fond du gouffre dans la primaire, sa campagne était au point mort, et tout le monde spéculait sur son retrait. Il a gagné quelques mois plus tard.

Carly Fiorina

Elle a été l’étoile filante de la deuxième quinzaine de septembre et de la première d’octobre. Le débat télévisé du 17 septembre lui a énormément bénéficié, elle est apparue compétente, combative, intelligente et réfléchie. Dans la foulée, elle a grimpé à la troisième place nationale, deux sondages lui donnant même la deuxième devant Carson. De ce fait, les autres candidats n’ont pas manqué de rappeler son bilan entrepreneurial à charge. Elle était en effet PDG de Hewlett-Packard, et a conduit le groupe à sa perte lorsqu’elle le dirigeait, apparemment avec une bonne part de responsabilité personnelle. Il est aussi probable que le milieu très macho qu’est le Parti républicain ne voyait pas d’un très bon œil qu’une femme s’invite dans ces affaires de mecs : elle est la seule femme aux débats républicains, entourée de 9 hommes, ce qui est assez pathétique à voir.

Toujours est-il que sa candidature a aussi vite atterri que décollé, et rien ne semble pouvoir la sauver, n’ayant pas réussi à mettre suffisamment à profit son quart d’heure de gloire pour attirer des donateurs et des soutiens suffisants.

Ce message étant déjà très long, je ne dirai rien pour l’instant sur les candidats suivants, je reviendrai sur eux si jamais ils grimpent un échelon dans la hiérarchie susmentionnée.

Venons en au dernier point, maintenant qu’on connaît mieux les candidats : les paris en ligne. Ils ne donnent évidemment pas du tout la même image que les sondages. Les gens qui sont prêts à investir de l’argent sur la probabilité de tel candidat de gagner ou non sont en moyenne bien mieux informés que l’électeur lambda. Ce sont en quelque sorte des « geeks » de la politique ou des élections, et leurs paris peuvent donc être assez éclairants, quoique assez volatiles. Voici donc la probabilité de gagner l’investiture pour chaque candidat à l’heure actuelle sur Betfair, l’un des principaux marchés de paris :

Candidat Betfair
Rubio 37,7
Trump 19
Carson 10,9
Bush 10,5
Cruz 10
Christie 5,3
Fiorina 2,9
Kasich 2,1
Huckabee 2,1
Paul 0,9

Voir aussi un récent agrégateur de marchés ici.

Ces chiffres appellent quelques observations.

Rubio, en tant que mieux placé des candidats de l’Establishment, obtient une très haute probabilité comparée à tous les autres candidats. Les parieurs pensent qu’à la fin, les autres candidats de l’Establishment ou compatibles avec lui (Bush, Christie, Fiorina, Kasich, Jindal, Pataki, Graham, Gilmore) vont se retirer un à un et soutenir le dernier restant, ce qui lui permettra d’être investi.

Intéressant à noter : les positions de Bush et Rubio dans ce marché étaient exactement inversées il y a un mois et demi. Preuve supplémentaire que Bush a réellement amorcé sa descente aux enfers, peut-être irrémédiablement.

Trump et Carson sont nettement en dessous de leur niveau sondagier, les analystes ne pensant pas qu’ils pourront concrétiser leur avance une fois le plateau clairsemé.

Cruz est à peu près à son niveau des sondages, grâce à son créneau Tea Party assez fidèle et solide.

Fiorina est très bas, alors qu’elle avait grimpé en troisième place pendant un court moment fin septembre.

Une dernière observation : Chris Christie, dont on n’a pas encore parlé, peut-être le plus modéré de tous les candidats (enfin, le moins à droite), est à 5,3 % de probabilité, légèrement au-dessus de ses intentions de vote. Par comparaison, c’est à peu près le niveau où était John McCain à cette période en 2007. Tout n’est donc pas forcément perdu, mais McCain n’avait que quatre rivaux au-dessus de lui, pas cinq.

Je vais essayer de faire un rapport régulier sur la situation, qui devrait aller plus vite maintenant que j’ai posé les bases. Je vais aussi faire un état de la primaire démocrate, bien moins animée depuis que le vice-président sortant Joe Biden a renoncé à se présenter, ainsi que plusieurs petits candidats.

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2 commentaires
  1. Rubio for president ! 😉
    Bon, on repart comme en 2011-2012 ?
    Mon nouveau blog consacré à la présidentielle de 2017 inclut quelques analyses, cartes et graphiques sur les régionales 2015:
    http://sondages2017.wordpress.com/

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  1. Point sur les primaires, notamment républicaines, aux États-Unis | zanas57

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