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L’Oktoberfest à la française

12 octobre 2015

Ce samedi soir, faute d’avoir pu me rendre à Munich à la vraie, j’ai participé avec des amis à une version parisienne de l’Oktoberfest. La vraie, la munichoise, se targue d’être la plus grande fête populaire du monde, à laquelle prennent part six millions de personne sur deux semaines. Des tentes aux couleurs des six grandes brasseries de la ville accueillent les participants, qui chantent, dansent, rient, crient, mangent, et bien sûr boivent des litres de bière.

C’est l’une de ces brasseries, Paulaner, qui organise la version parisienne, dans une tente d’un millier de personnes. Je ne sais pas depuis quand, c’est notre première participation. Seul l’un d’entre nous a déjà vécu la vraie fête à Munich, et nous fait part des différences qu’il peut constater. C’est l’occasion d’une intéressante expérience sociologique, communautaire et identitaire.

Premier constat : ce n’est pas un mythe, les Français sont plus bordéliques que les Allemands, en moyenne. À Munich, les gens restent à leur table, et montent debout sur leur banc s’ils veulent danser. À Paris, les gens dansent dans les travées entre les tables, gênant ainsi les serveuses, ce qui serait inimaginable en Allemagne. Au bout d’un certain temps, au bout donc d’une certaine descente houblonneuse, une « queue leu-leu » se constitue et finit par occuper un demi-tour de la salle. À la question que me posait un de mes compagnons du soir : « c’est une fête qui obéit à des codes qui nous sont inconnus, obéirons-nous donc à nos propres codes ? », il faut donc répondre positivement. La queue leu-leu est un code français. Il en existe probablement des variantes ailleurs, mais pas à ma connaissance en Allemagne.

Et les codes allemands, dans tout ça ? Une portion non négligeable de l’assistance, entre 10 et 20%, semble les connaître malgré tout, et sait lever son verre quand il le faut, répondre aux cris de l’animateur par les cris qu’il faut. Le mimétisme prend le relais pour la portion restante.

Car la version parisienne de l’Oktoberfest reste une Oktoberfest faite par des Allemands. Les cuistots, le groupe de musique, les danseurs et danseuses, tout ça est allemand. Le personnel de service, pas sûr, mais c’est bien possible. Ça ne s’invente pas de porter à chaque main quatre Maß (chopes) d’un litre de bière…

Deuxième constat : le groupe de musique est certes allemand, mais il est adapté à une version parisienne. D’abord, la musique est amplifiée. À Munich, un orchestre bavarois joue vaillamment de ses instruments toute la soirée, sans amplification. Ça donne à la fois de l’authenticité, et la possibilité de se concentrer ou non sur la musique, donc de parler entre participants si on le souhaite. Là, aucune chance. Les passages où le groupe monte en scène, heureusement entrecoupés de pauses, empêchent toute conversation sauf hurlée à l’oreille du voisin. Même lors des pauses de l’orchestre, une musique de fond, moins forte, continue de meubler le vide effrayant du silence. Les Français ne sont pas les plus effrayés par le silence, mais sans doute le sont-ils plus que les Allemands. Il suffit d’avoir été à Europa-Park, où un concerto de Beethoven se joue discrètement dans les hauts parleurs du parking, et à Disneyland Paris, d’où l’on ressort absolument saoulé de musique forte ininterrompue, pour en faire le constat.

Le contenu maintenant. Il s’agit pour l’essentiel de musiques allemandes populaires, dont peu de gens connaissent les paroles, sauf dans notre groupe mon ami qui a fait « la vraie », et qui a étudié un certain temps à Vienne en Autriche. À cela sont mêlées des chansons de variété internationale et parfois française, pour associer malgré tout le public. Un spectacle de French Cancan sur Orphée aux Enfers d’Offenbach vient ajouter un aspect un peu cliché à la chose. Globalement, l’animation fonctionne bien, réussit à inculquer le « Zicke zacke zicke zacke hoi hoi hoi ! » ainsi que le « Ein Prosit, Ein Prosit, Gemütlichkeit ! » à l’assistance.

L’assistance, enfin. Un petit nombre de connaisseurs sont venus en Lederhose pour les hommes, en Dirndl pour les femmes. Pour une fête de la bière qui pourrait attirer principalement le genre masculin, en vertu des codes en vigueur dans la société, la participation féminine est étonnamment haute, presque à moitié moitié. Malgré cela, c’est un des rares évènements où la longueur de la file d’attente aux toilettes est égale pour les deux genres, même si celle des hommes s’écoule plus vite. La file d’attentes des hommes est également très française. Je n’ai pas eu l’occasion de beaucoup faire la queue aux toilettes dans des fêtes populaires en Allemagne, aussi suis-je obligé de supputer, mais il me semble que les Allemands ont besoin d’une sphère privée plus importante que les Français, et s’abstiennent de proférer des blagues graveleuses, remarques scatologiques sur la durée du passage précédent ou l’odeur de la cabine, de zieuter à gauche et à droite dans les urinoirs pour voir qui a la plus grosse, de chercher à doubler les uns et les autres pour arriver plus vite à vider sa vessie ou poser sa pêche. S’agissant d’une soirée qui commence à 18h30 et se termine à 23h30, la propreté n’a pas le temps d’atteindre un niveau français, toutefois. Petit aparté à ce sujet : un niveau français de propreté des toilettes, c’est ce qui fait dire à des voyageurs français, dans chaque pays où ils voyagent successivement, « oh les toilettes sont vraiment propres dans le pays X/le pays Y/le pays Z etc… » ; un jour on en vient à la triste conclusion : les toilettes françaises sont parmi les plus horriblement crades de la planète, et ce de manière constante, inéluctable, et irréductible. Fin de l’aparté.

Que reste-t-il de tout ça ? Franchement, une bonne soirée, un Schweinshaxe mit Sauerkraut und Knödel qui rappelle des souvenirs d’outre-Rhin, de la rigolade, 3 ou 4 litres d’Oktoberfestbier de Paulaner dans la panse, et une surdité passagère. Deux conclusions : pour certaines des raisons exposées ici, je me sens parfois plus proche des Allemands que des Français, sans être vraiment l’un ni l’autre. Pour d’autres raisons, c’est aussi l’inverse parfois, néanmoins. Et enfin, tout ça ne donne qu’un très léger aperçu de l’Oktoberfest, la vraie, juste assez en tout cas pour me surmotiver pour aller la vivre aussitôt que possible.

Prosit !

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From → Vrac

3 commentaires
  1. Poliapof permalink

    Mon cher Zanas, merci pour ce petit billet qui peut-être amènera d’autres gens à s’intéresser à cette curieuse coutume qu’est la fête de la bière.

    Ayant pu participer à cette soirée, qui plus est à la même table que toi, j’aimerais revenir sur quelques points sur lesquels j’aurais un avis moins tranché.

    « les Français sont plus bordéliques que les Allemands ». J’ai été éduqué à prendre cette affirmation comme un fait, qui est potentiellement bien plus qu’un cliché, mais je voudrais étudier ce qui permet de l’affirmer dans ce cas précis. La fête de la bière semble est bien plus qu’une célébration, une institution, un rite populaire qui est régi par des codes tacites. Codes, comme tu l’as fait remarquer, que seule une partie de l’assistance semblait connaître.
    Peut-on assimiler certains écarts des Français à une mauvaise connaissance de ces codes ?

    Je n’ai pas pour ma part été témoin des débordements que tu décris dans la queue des toilettes, que j’ai pourtant visité plus qu’à mon tour et je ne peux garantir à 100% que cela n’arrive pas non plus en Allemagne. Encore une fois, je tends à penser comme toi, mais je ne suis pas sûr que cette soirée donne assez d’éléments pour en constituer une preuve.

    Les toilettes sont malheureusement une honte en France. J’aurais tendance à jeter la responsabilité sur l’entretien du matériel et la conception des toilettes plus que sur les utilisateurs et le personnel d’entretien. Il est évident que souvent dans les lieux à débit de boisson, personne ne prend la peine de nettoyer les locaux plus d’une fois par jour (et encore). Mais surtout, où que l’on soit, les éléments cassés (verrous, portes, cuvettes) ou usés (balais, joints, etc…) ne sont souvent pas entretenus ni remplacés. À mon travail, les toilettes sont quasiment toutes absolument horribles, à tel point que j’ai honte lorsque je reçois un visiteur. Il y a des fuites, beaucoup sont bouchées et il y a une odeur nauséabonde alors que le personnel d’entretien les néttoie régulièrement. Les toilettes sont simplement très vieilles et devraient être remplacées. Je ne comprends pas que l’on tolère cela de façon aussi généralisée en France, il semble bien que ce soit une motivation financière peut-être aidée par le fait que nous préférons nous plaindre entre nous à la machine à café plutôt que de demander avec insistance à la direction de faire quelque chose (cette dernière ayant de façon surpenante des toilettes absolument parfaites). Mais cela est donc, malheureusement, en partie de notre faute car, moi le premier, nous considérons rarement ces requêtes comme suffisamment dignes / importantes par rapport à nos autres préoccupations pour exiger un changement. Cela n’est bien entendu pas l’apanage de la France non plus, mais pour un pays développé, qui plus est extrêmement touristique, cela n’est pas concevable.

    Bref, moi aussi j’avais envie de faire un aparté sur les toilettes.

    Tu as aussi raison sur cette peur du silence que tu décris. Non, cela n’est pas quelque chose de typiquement français, mais cela le devient. Plus le temps passe et plus je tombe sur des bars qui mettent la musique très forte ou qui font des concerts avec l’ampli réglé au niveau du seuil de douleur de l’oreille humaine. Ce n’était pourtant pas le cas avant d’après mes souvenirs (peut-être ceux-ci me trahissent) car en visitant de nombreux pays occidentaux, je ne rappelle justement m’être souvent dit que j’étais content du calme relatif des bars et des restaurants français. Peut-être sommes-nous un des derniers bastions en train de tomber…

    Je me permets enfin de pousser un coup de gueule contre un état d’esprit qui est un tout petit peu représenté dans ce billet mais qui me dérange très souvent quand je lis des forums ou écoute certains médias. Je parle du syndrome d’autoflagellation qui est si cher aux Français. On a tous été bercés de nombreux clichés négatifs sur notre peuple. Certains sont vrais, beaucoup sont faux et d’autres sont, je pense, trop amplifiés ou trop mis en avant. J’ai à plusieurs reprises vécu à l’étranger et je pense que nous avons, à tort, une mauvaise image de nous-même sur de nombreux sujets comme le temps travail et l’efficacité des Français, les vacances, notre retard sur les nouvelles technologies etc… Ce qui est instructifs c’est que les étrangers n’ont souvent pas du tout ces a priori sur les Français. Nous devons nous faire un devoir de changer ce que nous pensons être mauvais dans la société française, mais la pluspart des remarques critiques faites par des français ressemble à un fatalisme masochiste plus qu’appelant à des changements. Un peu comme ces matchs de football ou de rugby où le commentateur soutient l’équipe de France les vingt premières minutes du match, puis affecté par un score en notre défaveur, se met à affirmer que cette même équipe est mauvaise en tout point et applaudit voire soutient l’équipe adverse. Pourquoi ? Je suis pour ma part contre ce patriotisme à l’américaine qui tue toute critique, mais quand l’auto-critique n’est pas objective ou qu’elle n’est pas destinée faire avancer les choses, pourquoi se donner des coups de bâton ?

  2. Poliapof permalink

    PS : J’éspère que tu ne comprends que ma dernière remarque n’est pas dirigée contre toi. Je me suis lâchement servi de cette réponse comme excuse pour rebondir sur ce sujet qui me tarraude et dont j’aimerais ton avis.

  3. Sur le côté « bordélique », j’avais hésité à employer le terme « indiscipliné ». Je pense qu’en moyenne c’est vrai, même si ça fait cliché et qu’il faut en douter. Et j’insiste sur « en moyenne » : un contre-exemple facile est donné par les autoroutes.

    Sur les toilettes, je dois reconnaître qu’il y a peut-être plus un aspect masculin, quel que soit la nationalité, là-dedans, et aussi un ressenti personnel, étant assez réticent à blaguer sur pipi-caca avec de parfaits étrangers.

    Enfin, ma remarque finale, qui a déclenché ton développement sur l’autoflagellation française, qui est un vrai phénomène dont j’essaierai de parler une autre fois, était justement équilibrée : je me sens parfois français, parfois plus allemand, parfois autre chose, mais rien d’univoque.

    Enfin, sur la propreté des toilettes, nous semblons d’accord, mais je pense que là encore il y a à creuser, et je pense que le cliché très américain des Français « sales » et ce que je disais sur le pipi-caca ne sont pas totalement étrangers à la chose. Après tout, le coq est notre emblème car c’est le seul oiseau qui chante alors qu’il a les pieds dans la merde… 😉

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