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Trois petits tours sur la roue de la Fortune

3 février 2015

Ce soir, à la gare de Lyon Part-Dieu, ce fut la première fois de ma vie qu’un taxi m’attendait avec le chauffeur porteur d’une pancarte à mon nom, pour moi tout seul. Certes, la pancarte portait de fait la seconde moitié de mon nom. Les gens sont souvent trop bêtes pour envisager la possibilité même d’un nom faisant quatre syllabes, et pensent donc que seules les deux dernières sont le nom, les deux premières étant forcément un obscur prénom. Je fais assez souvent face à ce type de problèmes, même dans mon propre pays. Qu’importe. Grand moment, à pas tout à fait trente ans, que de se sentir soudain adulte.

Ce n’est pas la seule raison. Le taxi, une Volvo flambant neuve, où j’ai suivi le chauffeur traînant ma valise, me conduit à Marcy l’Étoile, à l’institut où j’ai suivi une formation de dix-huit mois. J’ai quitté Marcy il y a quatre ans, je n’y suis pour l’instant jamais retourné. Volontairement. La Volvo arpente les rues désertes de Lyon, à cette heure, et le contraste entre mon arrivée aujourd’hui et mes arrivées pendant ces dix-huit mois-là m’apparaît soudain plus que grotesque.

Le tunnel de Fourvière, la porte du Valvert, Tass la Deum, Charbobo, Lacroix-Laval. Je connais le trajet par cœur. D’ordinaire je le faisais soit dans l’épave d’un de mes camarades de promo, soit dans le bus depuis Gorge de Loup, dont la fréquence ne dépassait guère les 0,3 mHz… J’ai arpenté cette banlieue ouest de Lyon pendant un an et demi, j’y ai commencé le single malt, et j’y ai vécu certaines des heures les plus bizarres de mon existence. D’où le délai écoulé avant que j’y retourne.

Même avant ça, Lyon m’avait laissé un souvenir indélébile. Mars 2007, hagard, perdu, seul, sans argent liquide, sans lunettes, pour de sombres raisons éthyliques, je venais de louper le dernier TGV pour rentrer à Paris, et devait me rabattre sur deux TER avec escale de 3h, la nuit, dans la gare de Dijon. La Part-Dieu s’était définitivement imprimée en moi d’une désagréable manière. Elle n’a jamais vraiment eu l’occasion de se racheter depuis.

31 août 2009. Inspecteur élève, je débarquai donc pour la première fois à Marcy l’Étoile. Déjà, je logeais au bâtiment « la Meije ». Dix-huit mois plus tard, dix-huit mois d’un emballement quasi hystérique, avec ses hauts et ses bas comme la vie n’en réserve que rarement, je quittais les lieux un peu plus fou que je ne les avais intégrés, mais titularisé. Je les quittais par la route, et non par la Part-Dieu, qui aurait pu en profiter pour se racheter quelque peu. Ce départ ressemblait presque à une évasion, à une rédemption.

3 février 2015, me revoici. À la Meije. Les Écrins, le seul bâtiment rénové et d’ordinaire réservé aux formateurs, doit être plein. Ou alors mon nom n’a pas été complètement oublié dans les murs… La Volvo me vomit à la porte, je récupère ma clef, traîne ma valise à travers les sapins : les lieux me semblent irréels. Il me semble qu’à tout moment va surgir l’un de mes camarades de promo. Qu’à tout moment nous allons partir pour une virée pizzas dans la vieille épave de l’époque. Rien de tout ça, j’arrive à ma chambre. La première du bâtiment, la plus proche des salles de cours. Je l’ai déjà occupée… Le réflexe de l’époque n’a pas disparu : je pourrai dormir une ou deux minutes de plus le matin que si j’étais au fond du campus.

Le premier soir, à l’époque, j’avais été trop timide pour sortir de ma chambre et partir à la recherche de compagnie. J’avais ensuite largement rattrapé ce déficit, vivant dans la promiscuité la plus totale avec mes soixante compagnons, notamment quatre d’entre eux. Aujourd’hui, il n’est plus question de timidité. Je ne suis plus le même, j’ai vieilli, j’ai mûri, je me suis apaisé. Mais je suis aussi un peu chamboulé, d’où le besoin d’écrire. Je ne savais pas quel effet aurait ce retour, il n’est pas négligeable.

Je m’aperçois que la légère paranoïa dont se paraient graduellement mes derniers séjours ici est là, pas très loin, à l’arrière de ma tête, dans le cervelet, quelque chose comme ça. Paranoïa car les séjours ici empruntaient autant à la résidence surveillée qu’à l’école maternelle. On frappait à votre porte pour changer la pomme de douche, pour vérifier le radiateur, parfois on ouvrait chez vous en votre absence et on jetait quelques détritus traînant sur votre table à la poubelle. Rigoureusement véridique. L’hymne de notre formation était l’introduction de Brazil

Néanmoins, mon entrée ce soir est certes angoissante, tous ces souvenirs quelque peu refoulés rejaillissant soudain à la surface sans tri, mais aussi légèrement triomphante, en tout cas fière. En quatre ans depuis mon départ, je suis de retour pour former ces trois prochains jours les inspecteurs élèves de cette année, qui m’ont succédé en quelque sorte. Ce n’est pas si courant, et je ne le mentionne que parce que ce court délai n’est pas motivé par de l’arrivisme ou du carriérisme, mais par une volonté de transmettre, d’enseigner, et un plaisir que j’y prends. Et par la même occasion, si possible, d’égayer un tant soit peu le séjour – la détention – de mes successeurs.

Je me retrouve familièrement infantilisé : les lits sont simples, à la Meije. Lorsque j’avais atterri ici, il y a plus de cinq ans, je n’avais quitté mon propre lit simple familial que depuis peu. J’étais encore largement adolescent. Je l’étais même encore en partant, un an et demi plus tard, quoique d’un cynisme incommensurablement plus élevé. Depuis quatre ans, tout a changé. Plusieurs fois. Je parlais un peu plus haut « des hauts et des bas comme la vie n’en réserve que rarement » pendant ma formation, mais mes quatre ans de vie depuis m’en ont réservé une dose encore plus forte.

Je ne crois pas qu’il y eut dans ma vie une période de quatre ans qui m’ait plus changé que ces quatre dernières années. À part les quatre premières, peut-être ? Même pas. Lors de ces quatre dernières, je suis mort et rené (eh ! René !). Plusieurs fois. La dose de hauts et de bas fut plusieurs fois létale. J’ai donc le sentiment à la fois d’un voyage dans le temps et d’un changement de peau. Je ne suis plus le même Docteur, je me suis régénéré. Pourtant, la chambre dans laquelle j’écris n’est pas « bigger on the inside », croyez-moi.

Ces renaissances font que malgré tout je suis en paix. Le premier effet passé, la nostalgie comme le rejet, la paranoïa comme la fierté, je sais pourquoi je suis ici, et je m’y sens à ma place, je m’y sens un but. Enseigner, dans la mesure de mes capacités, sur un sujet que je maîtrise plutôt bien parce que je suis tombé dedans quand j’étais petit. Lors de mon dernier séjour ici, je passais devant un grand jury, composé de dix ou onze grands pontes de mon administration, qui devait sanctionner ma fin de formation. J’avais passé les deux jours précédents à me vider périodiquement, toutes les demi-heures environ, incontrôlablement. Il faut dire que tout n’avait pas précisément été comme sur des roulettes pendant les dix-huit mois…

Aujourd’hui, par contre, rien. Pas de stress. Pas de trac. Ce n’est certes pas la première formation que je dispense, mais c’est la première devant mes successeurs inspecteurs élèves. Je suis serein. Si ma nuit est agitée, elle le sera par de vieux démons tentant une dernière fois de troubler la surface avant de s’enfoncer à jamais dans les abîmes de mon oubli. Demain matin, j’irai retrouver mes nouveaux collègues, ceux qui forment, de l’autre côté du miroir. Et, sur les cendres d’une des portions les plus bizarres de ma vie adolescente commencera une nouvelle portion de ma vie d’adulte.

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