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Charlie, dessine-moi un prophète !

8 janvier 2015

Je me sens agressé. On ne se relève jamais complètement d’une telle agression. Jamais complètement droit. Quelque chose en nous est brisé, irrémédiablement. S’il existait un équivalent positif des horcruxes, je dirais qu’une des miennes vient d’être détruite. Irrémédiablement.

C’est la deuxième fois que je ressens ça. Aujourd’hui, 7 janvier 2015, après avoir appris vers 12h30 qu’une fusillade avait eu lieu à Charlie Hebdo, j’ai appris les détails plus tard, vers 13h30, après la cantine. C’est important, la cantine. C’était surtout important de laisser un peu de temps s’écouler pour avoir une information un peu fiable et stabilisée. Je ne fréquente pas assidument l’Acrimed et Arrêts sur images en vain.

Dès lors, mon être s’est vidé. Comme une chambre à air affligée d’un microscopique orifice, je me suis vidé sans jamais réussir à me regonfler. J’ai passé l’après-midi le dos courbé, les yeux fixés sur mes pensées, seul, triste. Le cœur serré. Littéralement. Ce n’est pas souvent que cette expression est employée littéralement. C’est le cas aujourd’hui.

La première fois que j’ai ressenti ça, c’était la nuit du 21 au 22 avril 2002. Pour ne rien arranger, j’étais au Maroc. J’avais passé la nuit en larmes, vidé, lessivé, impuissant face à la haine de mes compatriotes pour mes hôtes d’alors. Je ne m’en suis jamais complètement relevé. Bien sûr, ce souvenir a guidé certaines de mes actions, il m’a servi de référence, encore aujourd’hui il nourrit mon antifascisme. Mais on ne se relève jamais complètement d’une telle agression.

Une deuxième petite partie de mon âme, de mon être politique a donc été détruite aujourd’hui. Et pourtant, ça faisait des années que je ne lisais plus Charlie Hebdo. Charlie était comme un vieux pote un peu lourdaud, avec qui j’avais fait mes premières armes, qui m’avait appris certaines de mes premières facéties, de mes premières chansons paillardes, qui m’avait initié aux premiers mystères de l’irrévérence.

J’ai été un fidèle lecteur de Charlie autour de 18 ans, vers 2002, quand j’avais beaucoup de temps pour lire, pour douter et pour rire. Puis nos chemins se sont éloignés. Lors de l’affaire des caricatures, même si elle ne m’a pas ramené à la lecture du journal, j’étais tout à fait derrière eux. Je me souviens de l’huile sur le feu de Chirac, je me souviens de l’UMP, qui pleure aujourd’hui des larmes de crocodile, tandis qu’il jugeait à l’époque qu’il eût mieux valu courber l’échine.

Cette affaire-là aussi m’a accompagné dans ma réflexion. Elle m’a confirmé qu’être irrévérencieux, ne rien respecter, attaquer et même tourner en ridicule l’opinion du voisin, tout cela est permis et même nécessaire au sein de l’humanité. Car aussitôt qu’une opinion se sent au-dessus de l’irrévérence, au-dessus du respect, des attaques et du ridicule, elle se sent obligée d’aller s’imposer, activement ou passivement, à tout ce qui est à sa portée.

J’ai appris aujourd’hui, dans les médias, que Charlie l’avait bien cherché. Que Charlie était devenu islamophobe. Qu’en plus, il était aussi sexiste et homophobe. Bref, le vieux pote un peu lourdaud quoi. Je ne saurais dire. Je l’ai perdu de vue depuis un moment, ce vieux pote. Sauf qu’il compte. Ce qu’on s’est dit, lui et moi, dans la fougue de notre jeunesse, autour d’un café ou d’une bière, il y a une douzaine d’années, résonne en moi. Et tout comme un vieux pote qui aurait viré un peu lourdaud, sa mort me fait mal, sa mort me ronge, et me rogne une part de mon être, de mon âme.

Ce vieux pote dessinait encore récemment une pochette de Marcel et son Orchestre, un de mes groupes préférés. Ce vieux pote ressortait ici ou là par le biais d’autres potes que je m’étais fait depuis, l’Huma, la NVO, Fluide glacial, Internet. J’ai grandi avec ce vieux pote, j’avais son numéro dans mon téléphone, et aujourd’hui, à cause de quelques cons, je dois l’effacer. Charlie Hebdo vivra, certes, et heureusement, mais Charlie, mon vieux pote, a été violemment assassiné, et ça me tue un petit peu.

Ces quelques cons, qui sont-ils ? On ne sait pas encore trop. Ils sont islamistes, il semblerait. C’est quoi un islamiste ? C’est un terroriste, mais il a droit à un nom particulier. Parce qu’il appuie ses névroses, ses illusions et sa mégalomanie sur un semblant d’Islam. S’il les appuyait sur les enseignements de Raël, il serait juste terroriste. Pareil même s’il les appuyait sur l’anarchisme individualiste le plus dogmatique. Mais qu’il s’appuie le plus légèrement du monde sur l’Islam, même pour le dévoyer, même pour dire exactement le contraire, même pour faire n’importe quoi qui n’ait absolument aucun rapport avec l’Islam, il sera islamiste.

Ils ont donc vengé le prophète. Quel prophète ? Quelle vengeance ? Mes petits, jamais vous ne tuerez suffisamment pour tuer tous les gens qui ne croient pas en votre prophète. Il en naît plus vite que vous ne pouvez en tuer. Et jamais vous ne tuerez même suffisamment pour tuer tous ceux qui méprisent ou rejettent violemment votre prophète. Jamais. Et vous savez quoi ? Votre prophète s’en fout.

Mohammed est posé. Dans le royaume des cieux, à sa petite place au chaud, il a son petit bizness. Jésus n’est pas si loin, qui fait tourner sa boutique à lui. Bien sûr, ils se font concurrence, mais comme beaucoup de marchands qui interviennent sur le même domaine commercial, ils s’entendent sur les prix… Sauf que Jésus a viré ses VRP depuis un bon moment. Ils lui coûtaient trop cher, il préfère vivre sur son image de marque, et advienne que pourra, inch’allah en quelque sorte… Mohammed, lui, s’est introduit bien plus récemment sur le marché, rappelons que le calendrier musulman est encore dans son 15e siècle, et il doit donc encore avoir une stratégie commerciale un peu plus offensive.

Sauf que ses VRP, à Mohammed, il y en a qui sniffent de la colle. Ils partent bille en tête avec leur idée du produit, de la marque, et Mohammed n’a plus le pouvoir de les rappeler, car Mohammed n’a en réalité que le pouvoir que ses VRP et ses clients veulent bien lui donner. Du coup, il a des VRP qui saccagent des magasins Jésus, et aussi des VRP qui saccagent les UFC-Que Choisir qui ont publié un article concluant qu’entre Jésus et Mohammed, il valait autant ne rien consommer et manger bio.

Mohammed n’est pas content. En vrai, il n’a jamais dit à ses VRP de faire ça. Ce n’est nulle part dans la fiche de poste, n’importe quel cadre honnête de chez Mohammed SARL vous le dira. D’une part, ça dégrade l’image de Mohammed SARL chez les potentiels consommateurs qui ne voudraient pas éradiquer la concurrence ou les sceptiques, et même chez les clients. Ça limite donc les parts de marché. Et dans le bizness, c’est important, les parts de marché. D’autre part, là où il avait installé ses magasins, ça lui fait encourir des fermetures administratives. Pas bon non plus pour les parts de marché, pas bon non plus pour le bizness.

Sauf que ces VRP fêlés, ce qu’ils veulent, c’est 100% de parts de marché ou rien. Une aberration commerciale, on voit bien qu’ils n’ont rien compris au bizness. Il n’y a qu’en monopole d’État qu’on peut atteindre 100% de parts de marché. D’ailleurs, il y a des coins où ils y arrivent. Mais pas ici. Ils veulent donc déclencher une guerre pour provoquer des fermetures administratives, pour que les consommateurs se soulèvent et montent eux-mêmes des magasins coopératifs partout. Sauf que ça ne marchera pas, en tout cas pas ici. Par contre, la guerre, ils l’auront. Le problème c’est qu’ils kiffent ça.

Parce qu’un autre aspect de ces VRP fêlés, c’est que pour eux, mourir en tuant un concurrent ou en ouvrant un magasin à eux, c’est remplir la mission et c’est un bien suprême, même si c’est pas marqué sur leur fiche de poste. Là encore, très mauvaise compréhension du bizness, on est en plein dans l’aliénation. Quand on est mort, on a tendance à faire beaucoup moins de bizness, beaucoup moins de chiffre d’affaires, beaucoup moins de parts de marché.

Ils veulent donc lancer l’affrontement, faire peur aux concurrents, athées ou autres religieux, et mourir dans cette guerre. Qu’ils meurent donc. Mourir pour des idées, l’idée est excellente. Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas. Mais de grâce, morbleu, laissez vivre les autres, la vie est à peu près leur seul luxe ici-bas.

À l’heure où j’écris ces lignes, on connaît le nom des trois VRP fêlés, et l’un d’entre eux s’est rendu à la police. Les tambours de la mort vont commencer à sonner. Cette après-midi, lorsqu’ils avaient réussi à s’enfuir, et que Charlie était sur son flanc, agonisant, lequel d’entre nous peut jurer que la pensée ne l’a pas effleuré un instant qu’il serait préférable qu’ils soient abattus dans la chasse, tous les trois, plutôt que jugés, condamnés, emprisonnés, purgés puis relâchés ? Qui peut dire que la pensée ne lui a pas traversé l’esprit, même fugacement ?

Cette pensée m’a effleuré, m’a traversé. C’est là leur grande victoire. Et c’est précisément pourquoi j’ai laissé la pensée ressortir, s’amuïr et s’évanouir. Pour citer un grand maître, la peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine mène à la souffrance. Et, parce que c’est un cercle vicieux, cette souffrance ramène à la peur.

Ces trois-là, et tous leurs semblables, souhaitent ardemment notre haine. Notre haine les assure de notre colère, qui les assure de notre peur. Le terrorisme a gagné, triomphalement, lorsqu’il est assuré de la peur de sa cible, c’est même son but exact. Nous ne devons donc pas leur accorder notre haine. Il faut s’arrêter à la colère, qu’on ne peut pas vraiment retenir. Nous ne devons pas leur accorder la guerre. Nous ne devons pas leur donner les moyens de se réaliser mieux encore, de se mouvoir dans leur élément, d’être comme des poissons dans l’eau. Ne versons pas d’eau dans leur aquarium.

Gardons-les au sec. Gardons une colère tout à fait sèche, républicaine, laïque, fraternelle et raisonnable. Jugeons-les sèchement. Ne leur accordons pas le plaisir du martyre. Dissipons leurs illusions. Rien ne doit tourner dans leur sens. Ils doivent être déboussolés. L’étincelle de haine que nous avons forcément, tous, fugacement ressentie cette après-midi, éteignons-la, transformons-la en froide résolution, en sèche détermination.

Restons aussi déterminés à deux choses.

D’abord, à ne pas dépolitiser la chose, à ne pas faire comme si tout le monde pouvait récupérer le hashtag JeSuisCharlie sans en payer le prix politique. Non, le FN, ni l’UMP, ni la droite dans son ensemble, d’emblée, n’ont rien à faire dans la solidarité avec Charlie. Ils ont tenté de limiter sa faculté de s’exprimer, sa liberté, Charlie les critiquait et les démontait sans cesse, ils n’ont rien à faire là. Globalement, Charlie étendait son irrévérence à tout ce qui limitait la liberté, à tout ce qui s’arrogeait un pouvoir de nuisance. Étendons donc notre vigilance à ce gouvernement aussi, et veillons à ce qu’il ne transforme pas ses larmes de crocodile en lois liberticides pour tous les citoyens.

Ensuite, à continuer ce que Charlie avait fait de bien, quand il le faisait, à critiquer, à remettre en cause, à tourner en ridicule, à caricaturer, même de manière irrévérencieuse, tout et son contraire, même ce qui semble sacré, même ce qui semble inattaquable. Ne laissons jamais soumettre notre faculté de rire de tout, et de tout remettre en question. Si l’humanité doit être fraternité, alors tout homme doit tolérer que son frère rie de ses opinions. Mon frère peut être franc avec moi. Mon frère peut se moquer de moi, peut me dire que j’ai tort, peut tourner mes opinions en ridicule. Je peux réagir, il se peut qu’il n’arrive pas à me convaincre, mais c’est mon frère, et je ne vais pas le tuer pour ça, ni même lui en vouloir, il est même possible qu’il m’ait permis d’avancer. Voilà ce à quoi doit tendre l’humanité.

En attendant, je vais me coucher, faisant le deuil d’un vieil ami un peu lourdaud. Je n’ai pas de crocodiles, il ne me reste que les larmes. Mais l’essentiel est invisible pour le cœur. Serré. Dis, Charlie, dessine-moi un prophète ?

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From → Politique, Vrac

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