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Bref, le réalisateur du Neujahrskonzert était un mâle.

1 janvier 2015

L’année commence. Commençons à râler.

J’aime beaucoup le Neujahrskonzert, le concert du Nouvel-An donné chaque année par l’orchestre philharmonique de Vienne en Autriche. Un orchestre philharmonique, apparemment, c’est entre 50 et 60 personnes. Logiquement, statistiquement, ethnologiquement, anthropologiquement, il devrait donc y avoir à peu près entre 25 et 30 femmes. Mais non. Il y en a 5. Je les ai comptées. C’était facile, elles passaient tout le temps à l’écran.

Cette année, le chef d’orchestre était Zubin Mehta. Pour la 5e fois, il dirigeait ce concert du Nouvel-An. C’est un record, ex aequo, mais c’est un record. Le chef d’orchestre retenu pour ce concert unique et un peu particulier est élu par l’orchestre. De ce fait, quoi de plus naturel que ce soit un homme, puisque l’orchestre est si masculin ? À ma connaissance, aucune femme n’a pour l’instant dirigé ce concert. Je ne connais d’ailleurs aucune femme cheffe d’orchestre. Il doit y en avoir, probablement, ici ou là, mais c’est aussi disproportionné que la composition du philharmonique.

Pourquoi diable ? Une femme, ça ne saurait pas jouer ou diriger de la musique ? Bien entendu, ce n’est pas ça. Une femme, ça sait faire la même chose qu’un homme. Vous les connaissez, les théories à la con, que vous avez peut-être entendues dans les repas des fêtes, qui prétendent qu’une femme c’est comme ci alors qu’un homme c’est comme ça, qu’une femme c’est sensible, ben oui, alors que les mâles c’est brut et rugueux, tout le monde sait ça. Une femelle ça accorde de l’attention à l’apparence, ça se maquille, c’est un peu désorienté, ça sait pas trop ce que ça veut. Un mâle, au moins, c’est fiable, brut de décoffrage, ça dit ce que ça veut, ça sait où ça se trouve, et ça s’embarrasse pas de fioritures.

Il va falloir arrêter. Mais on n’y est pas encore. C’est la nouvelle année, et rien de nouveau à signaler. À l’ouest ou à l’est. Pas à Vienne en tout cas.

J’ai donc regardé, comme chaque année depuis que j’ai commencé à être vieux, le concert du Nouvel-An. Je n’ai pas poussé le vice jusqu’à regarder le générique en entier, jusqu’à retenir le nom du réalisateur de cette mouture. En plus, même si j’apprends l’allemand depuis un moment, je ne me rappelle même pas comment on dit « réalisateur » dans la langue de Brecht. Mais malgré ça, je sais que c’était un mâle. Un homme, un vrai. Pourquoi ?

Il y avait 5 femmes dans cet orchestre, sur une grosse cinquantaine de musiciens. Une proportion d’environ 9%, on va dire. Pourtant, à l’antenne, à l’image, ces femmes-là étaient présentes au moins 40% du temps. Je n’ai pas fait de chronométrage. Je n’en ferai pas. En même temps, je suis encore un peu saoul du réveillon… Il va falloir me croire sur parole, ou bien regarder le Konzert.

Nous avions donc 5 femmes, une harpiste, une flûtiste, une violoncelliste, et deux autres qui jouaient je ne sais plus quel instrument. On les a beaucoup vues. C’est bien, c’est de la discrimination positive ! Oui mais non. Comme je vous y exhorte, il faut douter de tout. Il faut donc se poser la question des motivations du réalisateur quand il montre autant ces femmes à l’écran.

Première théorie, il fait preuve d’une espèce de mauvaise conscience. Il se dit qu’il devrait y avoir plus de femmes dans cet orchestre, que c’est bien dommage, et qu’à l’écran il va essayer de montrer autant les femmes que les hommes. Fifty-fifty. C’est la théorie optimiste. Mais elle ne tient pas la route. Personne n’est dupe, personne ne va penser qu’il y a autant de femmes que d’hommes dans cet orchestre, d’ailleurs les plans d’ensemble en montrent bien la masculinité et la couillitude. Ce serait voué à l’échec dès le départ. Ce qui fait penser que la motivation n’est pas celle-là. Le réalisateur, un mâle, n’est probablement pas stupide. Pas complètement.

Deuxième théorie, la plus probable à mon sens, c’est qu’une femme c’est décoratif. C’est vrai, comme ça aime se maquiller et se soucier de son apparence, c’est plus beau qu’un homme. Donc il faut en montrer plus. Ça plaira à nos téléspectateurs. Qui sont des hommes aussi, bien entendu. Effectivement, je suis un homme. Mais je ne suis pas un échantillon statistique à moi tout seul. Statistiquement, il est probable qu’il y ait une distribution assez partagée d’hommes et de femmes qui regardent le concert du Nouvel-An. Pourquoi faudrait-il donc montrer des femmes pour plaire aux téléspectateurs ?

Parce que le réalisateur est un mâle, et c’est lui qui commande.

Les Cahiers du football, dont je recommande la lecture, ont publié pendant la dernière Coupe du monde de ce sport en 2014 une étude sur la réalisation télévisuelle des matches de foot. Elle concluait que les réalisateurs, des mâles exclusivement, passaient une quantité déraisonnable de gros plans sur des femmes jeunes et plutôt séduisantes (en tout cas selon les conventions habituelles) lors des matches. C’est à dire que lorsque la télé ne montrait pas d’images du match, elle montrait le plus souvent des femmes dans les tribunes, alors que là aussi elles étaient excessivement minoritaires.

Le concert du Nouvel-An obéit malheureusement à la même logique sexiste. Oui, le mot est lâché. Tout cela est imprégné de sexisme.

Il y a des raisons sexistes pour lesquelles l’orchestre est composé majoritairement d’hommes, et dirigé par un homme. Je n’en ai pas fait une étude scientifique, mais elles tiennent sans doute aux mêmes facteurs qui font que les postes d’encadrement dans les entreprises et dans la fonction publique sont occupés très majoritairement par des hommes. C’est de la reproduction sociale. Un comble, car contrairement à la reproduction biologique, elle n’a besoin que d’un sexe. Des hommes sont chefs, depuis toujours, parce qu’ils sont plus musclés, plus grands, plus forts, en moyenne, donc ils décident. Et que décident-ils ? Que des hommes vont leur succéder pour continuer à décider.

Les décideurs suivants sont donc aussi des hommes, depuis toujours. Ils décident que la femme est bonne à pondre des chiards, à s’en occuper, alors qu’eux s’occupent de choses sérieuses, de bizness, et n’ont pas le temps pour s’occuper de ces conneries, pour s’occuper de ces petits cons. On verra quand ils auront 15 ans, quand on pourra faire d’eux des chefs. Des successeurs. Enfin les garçons, bien entendu. Les filles, on en fera des pondeuses.

L’orchestre philharmonique obéit à cette logique. Les femmes savent jouer du violon, du tambour, du hautbois, de la flûte, du triangle. Autant que les hommes. Homo sapiens est bien fichu à ce niveau-là. Simplement quand elles commencent à y exceller, vers 25 à 30 ans, on leur demande de choisir : la carrière, l’excellence, ou bien le chiard. L’humain se reproduit. C’est là son moindre défaut. Beaucoup de femmes, y compris donc les musiciennes, y compris donc les excellentes musiciennes, sont enceintes vers cet âge-là. Parfois même 2 ou 3 fois. Mais être enceinte n’empêche pas de jouer de la musique, à part peut-être pour quelques uns des tout derniers jours. Un musicien mâle, dans sa vie, aura bien un rhume carabiné et un calcul rénal. Il sera statistiquement empêché de jouer de la musique aussi longtemps qu’une musicienne femelle.

Quelques jours dans la vie… Mais la peine est plus lourde pour les femmes. Toujours. Pourquoi ? Parce que des hommes décident ! Une femme qui pond un chiard, alors qu’il y a forcément eu un homme pour lui fournir le spermatozoïde, est condamnée, par des hommes, à s’en occuper, donc à prendre du temps sur sa carrière, sur son expertise, sur son excellence, pour s’en occuper. Une femme, ça ne sait pas mieux s’occuper d’un chiard qu’un homme. Ni moins bien. C’est pareil. Tout le démontre. Des millions d’années d’Homo sapiens le démontrent. Mais comme des hommes décident, et que s’occuper d’un chiard c’est fatigant, et qu’Homo sapiens, mâle ou femelle, évite la fatigue quand il le peut, les hommes décident que les femmes vont s’occuper des chiards, en plus de les pondre.

Il y a probablement à peu près autant de musiciens et de musiciennes virtuoses avant l’âge de 25 ans, à Vienne ou ailleurs. Je ne sais pas, là encore, je n’ai pas fait de stats. Mais j’en suis à peu près sûr. Puis les musiciennes virtuoses pondent des chiards, parfois même ensemencées par des musiciens virtuoses, j’imagine, qui se ressemble s’assemble, n’est-ce pas, vous reprendrez bien un pastis. Et elles disparaissent des orchestres philharmoniques, condamnées par des hommes à s’occuper des chiards, plus précisément condamnées par des politiques familiales pensées et décidées par des hommes.

Tout ça est bien sûr en partie inconscient. Les hommes ne sont pas tous des monstres. Ils ne se réunissent pas en conclave pour décider de couper leurs ailes aux femmes. Mais tout autant que les papiers peints pour garçons sont bleus tandis que ceux pour filles sont roses, tout autant que les vélos pour femmes ont encore en 2015 un cadre aménagé pour leur jupe à crinoline, les hommes décident inconsciemment, par habitude, parce qu’ils ont toujours fait comme ça, parce que s’ils ont toujours fait comme ça c’est bien que ça doit se justifier, quelque part, au fond, que les femmes s’occuperont des chiards et devront faire une croix sur leur excellence.

De ce fait, il n’y a que cinq femmes dans le Philharmonique de Vienne qui joue le Neujahrskonzert. Ces cinq femmes ont peut-être, ou non, renoncé à avoir des enfants pour entretenir leur excellence et ne pas être évincées au profit d’hommes. Elles ont peut-être, ou non, des conjoints mâles qui s’occupent des chiards autant qu’elles, peut-être même plus. Il y en a. Heureusement. Il faut bien qu’Homo sapiens ait ses bons côtés, quelques uns, de temps en temps.

Elles ont peut-être aussi renoncé à la vie conjugale pour entretenir leur excellence. C’est le cas d’un certain nombre de femmes qui atteignent des niveaux professionnels ou sociaux élevés. Malheureusement. Malheureusement parce que rarement on demande à des hommes de tels sacrifices. Renoncer à la vie conjugale n’est d’ailleurs pas forcément un sacrifice, en soi, mais ça ne l’est ni plus ni moins pour une femme que pour un homme.

Revenons à nos moutons. Panurge serait content.

Les réalisateurs sont, pour les mêmes raisons évoquées supra (j’adore le latin), des hommes. Et statistiquement, comme 90% des Homo sapiens sont des cons, 90% des réalisateurs sont des cons. Ils se disent donc, dans leur boîte crânienne surdéveloppée à mauvais escient, que les gens qui vont regarder les images qu’ils réalisent sont exactement comme eux : des hommes, des cons. Des reproducteurs sociaux qui décident que les femmes pondent des chiards ou sont décoratives. Le réalisateur du concert du Nouvel-An fait donc un gros plan sur deux sur une femme. C’est décoratif une femme. Ça fait joli. Un peu comme les fleurs.

Paradoxalement, s’il y avait moitié-moitié d’hommes et de femmes dans l’orchestre, il n’en ferait peut-être pas de même. Ou en tout cas ça ne se verrait pas autant. Mais là ça se voit. Et ça oblige tout sceptique, mâle ou femelle, à douter. Et pour moi, qui dit douter dit râler. J’aime pas spécialement ça, râler, faut pas croire. C’est juste qu’Homo sapiens m’y oblige, sans cesse, sans arrêt, jour après jour. Par ailleurs, ça ne m’a pas empêché de profiter de ce Neujahrskonzert, auditivement plutôt que visuellement, et de commencer l’année 2015, un grand cru, forcément, comme tous les ans, sur une bonne note. De musique.

Bonne année à toutes et tous. Santé, sécurité. Mes meilleurs vœux à tous les Homo sapiens, mâles et femelles. Mais encore meilleurs aux femelles. Elles en ont besoin.

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