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Ne roulez pas sans votre boîte d’amulettes.

8 novembre 2012

Le 30 octobre dernier, un décret a été publié au Journal officiel reportant la verbalisation du défaut d’éthylotest en voiture à la date du 1er mars 2013, au lieu du 1er novembre 2012 comme il était prévu.

C’était moins une…

La création de cette obligation, et de cette infraction par la même occasion, en dit long sur le rapport de la société française à l’alcool.

L’alcool est une drogue. Une substance toxique dont la consommation à des fins récréatives ou de sociabilisation n’enlève en rien le caractère dangereux. Consommer de l’alcool devrait être un choix conscient, et ne devrait pas être si facile. Et pourtant, en France, il est excessivement facile de s’en procurer, quel que soit l’âge, quels que soient, quasiment, les revenus, quelles que soient les circonstances. La puissance de la viticulture française a imposé ce standard à la société dans son ensemble par des décennies, pour ne pas dire des siècles, d’influence sur les pouvoirs.

C’est pour cela qu’en France, il est si difficile de trouver un pot, un apéro, un repas de travail, sans que de l’alcool soit proposé. On vous regarde comme une bête curieuse, parfois, si vous osez le proposer. J’ai mangé récemment dans un relais routier. Sur la table, avant même de commander quoi que ce soit, attendait un demi-litre de vin rouge, inclus dans toute formule d’office. Il n’y avait pas de carafe d’eau, il fallait la demander. Mais il y avait un demi-litre de vin. Ces routiers, que font-ils comme métier déjà ? C’est cela même…

Les pouvoirs publics ont donc estimé qu’une mesure de sécurité routière utile serait d’imposer la possession à tout moment dans tout véhicule terrestre à moteur de deux éthylotests, un de rechange pour le cas où on a utilisé le premier. Je laisserai le terrain de la spéculation sur le clientélisme de l’opération, je n’ai aucune idée des liens ou non des grands fabricants d’éthylotests avec lesdits pouvoirs publics, et le problème n’est pas là. Le problème, c’est que les pouvoirs publics affirment tout bonnement par cette mesure : « tout citoyen de ce pays titulaire du permis de conduire va rouler bourré un jour. »
Peut-on faire plus désastreux ?

L’obligation de détenir un gilet fluo avait déjà fait grincer des dents, mais elle était beaucoup plus légitime : en effet, personne ne peut garantir qu’il ne va jamais tomber en panne ou avoir d’accident, et donc jamais nécessiter ce gilet. Même celui qui bichonne sa titine et roule ultra prudemment ne peut exclure qu’un autre lui rentre dedans, l’accidente, et qu’il doive donc sortir du véhicule vêtu du seyant gilet.

Mais en revanche, il faut quand même que les pouvoirs publics soient bien hallucinés pour ne pas voir qu’il y a dans ce pays des centaines de milliers de conducteurs qui ne conduiront jamais bourrés ! Que ce soit parce qu’ils ne consomment pas du tout d’alcool, pour raisons de santé, de religion, ou tout simplement de goût, ou qu’ils en consomment mais soient suffisamment responsables pour ne pas en consommer du tout (même pas les sacrosaints « deux verres pour la route ») lorsqu’ils savent qu’ils vont prendre le volant, il y en a, bon dieu !

Or, comment justifier dès lors que ces conducteurs doivent disposer d’appareils qui ne leur serviront à rien ? Il y a, bien sûr des exemples d’obligations qui s’imposent même à ceux à qui elles ne servent à rien. Néanmoins celle-ci me paraît trop cynique et révélatrice pour être passée sous silence. Elle me fait un peu penser à la mise en place de défibrillateurs dans un certain nombre de lieux publics depuis peu. L’appareil fonctionne dans les deux cas comme une sorte de fétiche, d’amulette. Il nous protège putativement du sort qui peut nous arriver. Évidemment, il y a de grandes chances pour que personne ne sache se servir d’un défibrillateur dans la gare où vous ferez une crise cardiaque, et l’utiliser à mauvais escient pourrait même être pire. Mais le mettre en place protège thaumaturgiquement la population.

De même obliger tout le monde à disposer d’un éthylotest (pardon, deux) doit, dans l’esprit des pouvoirs publics, protéger les conducteurs des effets de l’alcool au volant. Je repense à l’article que j’avais écrit sur la consommation de viande à cet effet. On est dans le même registre : le magique au secours de la santé publique. Or, il n’est pas nécessaire d’être trop érudit pour savoir ce qui va se passer. Le conducteur qui a bu assez pour ne pas savoir s’il dépasse le seuil d’alcoolémie, et qui est suffisamment irresponsable pour décider de se mettre malgré tout au volant de sa voiture, a peu de chance de se laisser arrêter par le résultat de l’éthylotest, si déjà il se donne la peine de souffler dedans. Comme souffler dedans impose de l’user, donc d’en racheter un deuxième, il y a fort à parier qu’il se dira « oh c’est bon ça va aller » et tournera la clef.

L’appareil servira donc uniquement de passe-partout à montrer à M. l’agent pour s’enlever 11€ d’amende garantie sans ça. Il servira donc, en corollaire, à M. l’agent à se garantir 11€ d’amende multipliés un certain nombre de fois en intégrant ce contrôle systématiquement dans tous les contrôles. Rappelons que dans toutes les administrations aujourd’hui, on fonctionne à l’objectif chiffré, aux bâtons dans des cases, et ces amendes seront autant de bâtons dans les bonnes cases des actions prioritaires du gouvernement.

D’ailleurs, la seule utilité pratique de l’utilisation du dispositif réside en le fait de savoir si l’on est à plus ou moins de 0,5 g/L d’alcool, pas de savoir si l’on peut rouler. On peut être inapte à la conduite en ayant « seulement » 0,45 g/L, et rouler au contraire quasi parfaitement à 1,46 g/L (les connaisseurs apprécieront…). Tout dépend de facteurs – fatigue, stress, nutrition, médicaments… – qui échappent totalement à l’éthylotest. Celui-ci ne fait donc que vous donner un feu vert pour prendre le volant, alcoolisé, mais dans les limites de la loi. Je suis de plus en plus persuadé qu’il faudra en venir au 0 g/L autorisé au volant, car seule cette réelle interdiction en finit avec l’hypocrisie qui tolère une pratique irresponsable. C’est le taux légal en Estonie, en Slovaquie, en Tchéquie, mais il est vrai que ces pays n’ont pas les beaux vignobles que nous avons, ni la branche vinicole qui va avec…

Cette obligation est donc une arnaque, et pour des mauvaises raisons qui plus est.

Mais ils l’achèteront, cela étant, tous, par légalisme béat et benêt, par peur du gendarme (l’amende de 11€ étant pourtant une peccadille par rapport à ce qu’on risque à rouler bourré), ou même par peur d’être la « vache à lait de l’État » (les 11€ allant à l’État étant tellement plus déshonorants que les 4€ allant au Leclerc du coin). Pour ma part, je m’en abstiendrai. J’ai beau être juriste, bullshit is bullshit.

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From → Automo-dé-bile

One Comment
  1. Bonjour,

    doctorante en science politique à l’Université Montpellier I (laboratoire CEPEL CNRS), je réalise une thèse sur la blogosphère.
    En acceptant de répondre à ce questionnaire (temps estimé : 15 min), vous apportez une aide précieuse à mes recherches.
    Vos réponses seront traitées de façon confidentielle.

    En vous remerciant,

    Voici le lien vers le questionnaire :

    https://docs.google.com/spreadsheet/viewform?formkey=dHZZSVdhWGxzZjZMbmluTXVWVkFGV0E6MQ#gid=0

    Cordialement,

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