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Les anti-requins sont marteaux.

10 août 2012

Depuis quelques jours, une agitation se produit à la Réunion autour d’une « multiplication » des attaques de requins envers des surfeurs. Emballement médiatique et approximation, le cocktail est composé, servir frais.

Avant toute chose, cette multiplication est toute relative : durant les vingt derniers mois, huit personnes ont été attaquées par des requins à la Réunion, dont trois en sont mortes. Une augmentation de la recrudescence qui laisse effectivement pantois… Pendant ce temps, il y en avait au moins trois fois plus tuées par des chutes de noix de coco, et dix fois plus par des piqûres de méduses, sans parler des abeilles et des serpents.

Le requin, grand prédateur de l’humain ? Foutaises !

Mais le débat ne se trouve pas vraiment là. Il aura suffi de deux attaques en quinze jours, la première mortelle et la seconde gravement blessante, et ce en période estivale où les journalistes ont encore moins de choses à raconter qu’en temps normal, pour déclencher l’ire des « usagers de la mer », principalement les pêcheurs et les surfeurs. Rien de mieux qu’un journaliste qui dit « loi des séries ? » suivi d’un bon micro-trottoir pour déclencher des mobilisations beaufisantes sur des thèmes décalés de la réalité.

Cette simple appellation d’usagers de la mer est révélatrice. Les pêcheurs qui tuent des poissons en les pêchant et les surfeurs qui passent leur loisir dans la mer mais ne font de mal à personne sont les usagers de la mer. Et le requin est donc une nuisance à cet usage. Comme les sangliers sont une nuisance aux usagers de la route qui en renversent régulièrement ce qui abîme leur bagnole. L’ensemble de cette mentalité est résumé dans cette magnifique déclaration révélatrice : « Mettre une réserve au beau milieu d’une zone balnéaire. C’est unique au monde », s’insurge Amaury Lavernhe, champion du monde de bodyboard, sport nautique de vagues, et né… à Poitiers. N’est-ce pas la zone balnéaire, sous-entendu touristique, que l’on a mis au beau milieu de la réserve que constitue une eau littorale favorable aux poissons ? Connard…

Le requin était là avant ! Le requin était même là avant les dinosaures, c’est dire ! Simplement, il s’était éloigné de la Réunion pendant quelques centaines d’années, et maintenant qu’il y revient le littoral s’est transformé en industrie : tourisme de plage, pêche industrielle, rejets d’égouts et de toutes sortes de déchets, l’habitabilité pour le requin s’en trouve fortement diminuée. Il se réfugie donc dans les endroits où sa nourriture, les poissons et non les humains, se trouve encore, mais ce sont souvent ces endroits où les surfeurs se dirigent eux aussi pour pratiquer leur sport loin des nombreux touristes sur les plages.

Il arrive donc qu’un requin attaque un surfeur. Il ne le fait pas par méchanceté. Un requin, ça cherche à bouffer. Des dauphins aussi attaquent des humains pour bouffer, mais personne n’en parle jamais parce que les dauphins c’est gentil et intelligent. Salauds de dauphins ! Le requin, donc, cherche à bouffer, entrevoit au-dessus de lui en eaux troubles une silhouette qui ressemble vaguement à une tortue ou une otarie, qui en plus n’a pas l’air de bouger bien vite, l’équation est vite résolue : une tortue ou une otarie vieille ou blessée, c’est un repas pas compliqué. Donc il attaque.

Inutile de préciser que de temps immémoriaux les peuples qui vivent sur des littoraux au contact des requins savent et perpétuent le conseil qu’il ne faut jamais se baigner en eaux troubles, ni à l’aurore ou au crépuscule. En eaux claires et avec une bonne luminosité, le requin voit qu’un humain est un humain, qu’une planche de surf est une planche de surf, en tout cas qu’elle n’est ni une tortue ni une otarie, et va voir ailleurs. On vit avec ceci quand on fréquente les « usagers de la mer » que sont en réalité bien plus que nous les requins et autres poissons.

Mais les surfeurs sont une espèce à part. Bien souvent, ils viennent de la ville, n’ont pas vécu avec les traditions ancestrales du littoral, et écoutent les conseils des grand-mères du coin avec au mieux une indifférence bienveillante, au pire une condescendance méprisante. Comment s’étonner alors qu’il y en ait parfois qui se fassent boulotter ? J’imagine que les ancêtres, ou les peuples de Polynésie qu’on dit « primitifs » parce qu’ils n’ont pas de voitures ni d’iphones, lorsqu’ils savent qu’un requin est dans les parages, s’abstiennent tout simplement de se baigner bêtement dans son coin de chasse ! Ou bien ils prennent toutes les précautions possibles s’ils doivent s’aventurer dans l’eau. Le requin est chez lui ! S’il venait nous boulotter nos tomates dans notre jardin, on ne se priverait pas de lui tirer une volée de plomb !

Et les pêcheurs, que réclament-ils en manifestant ? Ils s’insurgent tout bonnement qu’« Ils bouffent tous nos poissons! », selon l’expression de Jean-René Enilorac, président du Comité des pêches de l’île. Nos poissons… Là encore, nausée et roulements d’yeux… Ce que cet ersatz d’homoncule n’a pas intégré, c’est que « nos poissons » ne sont pas nos poissons. Ce sont les poissons. Et ils sont même en priorité ceux des requins, puisque nous pouvons très bien manger autre chose, et d’ailleurs tout à fait sans avoir à tuer des animaux. Tout cela tourne autour du fait qu’une réserve marine couvre une bonne partie du littoral de l’île afin d’en préserver les récifs coralliens. Une petite portion de cette réserve est interdite de pêche, ce qui doit insupporter au plus haut point les « usagers de la mer ». Ils accusent donc la réserve de faire proliférer les poissons, donc d’attirer les requins !

Ces ramollis du bulbe osent donc accuser une réserve de rétablir un tant soit peu des populations de poissons qu’ils ont eux-mêmes participé à décimer parfois jusqu’à l’extinction ces quarante dernières années ! Mais où s’arrête l’absurdité ? Tout porte à croire d’ailleurs que ce n’est pas la prolifération des poissons dans la réserve, qui ne s’est pas encore produite car celle-ci ne date que de cinq ans, mais bien le rejet massif de déchets organiques donc comestibles dans la mer qui attire les requins. Les pêcheurs accusent donc une opération de sauvegarde environnementale de causer un problème qui n’en est pas un alors que ce sont en fait ces gros porcs qui le causent eux-mêmes !

On se croirait dans Brazil, pas à la Réunion.

La mentalité de nos contemporains est parfois désolante. Aucune adaptation de l’homme à son environnement ne semble plus être simplement envisagée. Toute embûche dans la volonté de l’homme donne lieu à la même réaction : combat, et non cohabitation. Il fait trop chaud en été dans nos maisons dix jours par an ? Achetons des tonnes de climatiseurs ! Surtout, ne nous posons pas la question de savoir si ce n’est pas notre faute s’il fait de plus en plus chaud par notre impact énergétique, qui se trouve d’ailleurs encore alourdi par le fonctionnement desdits climatiseurs. Ne nous posons pas la question non plus de savoir si nous n’avons pas complètement cessé d’inclure la question thermique dans nos types de constructions depuis la panacée énergétique illusoire des années 1950.

Pour en revenir au requin, ne nous posons pas la question de savoir si ce n’est pas nous « usagers de la terre » qui avons par notre activité tellement circonscrit l’habitat du requin qu’il en vient à fréquenter des zones qu’il ne fréquentait pas auparavant. Ne nous demandons pas si notre pêche tellement inconsciente qu’elle en est proprement suicidaire n’a pas pour conséquence de diminuer ses sources d’alimentation, donc de lui imposer parfois d’élargir sa base alimentaire à nos propres congénères.

Et si les humains arrêtaient de se croire tous seuls, et surtout plus intelligents que les innombrables autres occupants de notre planète, ce qui est pourtant sans arrêt contredit par leurs actes ?

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